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AHSL

Association pour l'Histoire du Scoutisme Laïque

Daniel Robinsohn nous transmet un texte de réflexion

 

… issu d'une émission de France Culture.

 


Le 5 janvier 2014 à 14:22, Daniel Robinsohn, ancien président des E.E.I.F., du Scoutisme Français et de la F.A.A.S., a écrit :

Voilà un texte qui mérite réflexion dans le contexte actuel…


Amitiés à tous


Daniel


France Culture
par Brice Couturier
02.01.2014 - 08:16

Des quenelles à croix gammée ?

Les évènements sont par nature uniques ; et le passé ne se répète jamais à l’identique. Mais à ne pas le connaître, à ne pas méditer les leçons qu’il est possible d’en tirer, on se condamne, selon la formule célèbre à répéter les erreurs de nos devanciers. « Ceux qui ne peuvent pas se rappeler le passé sont condamnés à le répéter. », a écrit le philosophe américain, né espagnol, George Santayana.

L’antisémitisme est une maladie de l’esprit. Comme le disait Sartre, ce n’est pas une opinion, c’est une phobie, une pathologie, un vice. Au siècle des idéologies, il s’en est créé une pour attribuer aux juifs tous les maux du temps – ce que Léon Poliakov a nommé « la causalité diabolique ». L’antijudaïsme n’était certes pas une nouveauté, lorsque Wilhelm Marr, un théoricien de la gauche radicale allemande, publia en 1879 un essai intitulé « La victoire de la judéité sur la germanité », qui lança le terme « antisémite ». Marr créa aussitôt après une Ligue antisémite.

L’antisémitisme n’est pas seulement « le socialisme des imbéciles » selon l’excellente formule de Bebel ; il a été, depuis le XIXe siècle finissant, le dénominateur commun des extrémistes en quête de formules capables de les réconcilier autour de leur ennemi commun : la démocratie libérale, la représentation parlementaire. Il mêle, en effet, des thèmes de gauche – le mythe de la finance cosmopolite, à laquelle on prête un pouvoir d’influence occulte –, à des thèmes de droite – le mythe de « l’exclusivisme juif », non seulement incapable de s’identifier à la nation et à ses intérêts, mais prédisposé génétiquement à la trahir.

C’est l’antisémitisme qui permit, en Allemagne, dans les années 20, aux courants nationaux-révolutionnaires de fusionner avec celui de la « révolution conservatrice » et d’aboutir à la synthèse nationale-socialiste. De semblables tentatives, moins abouties, sont également repérables en France, à la fin du XIXe siècle, autour de personnages tels que l’ancien communard, évadé du bagne Henri Rochefort, l’auteur de « la France Juive », Édouard Drumont, le chantre nationaliste Paul Déroulède, ou encore Jules Guérin, passé par l’anarchisme avant de fonder la Ligue antisémite.

Cet antisémitisme-là, nous avons appris à le reconnaître. À partir de l’affaire Dreyfus, avec le basculement progressif de l’ensemble de la gauche, à la suite de Jaurès, dans le camp de la défense du capitaine juif, il a été un marqueur de l’extrême droite. Il a brièvement triomphé dans les fourgons de l’occupant, à la suite de la défaite de juin 40. Mais il était progressivement devenu tabou depuis la victoire de 1945.

Or voilà qu’est apparu un antijudaïsme de type nouveau. Il a plusieurs sources. Il est d’abord le produit de la concurrence mémorielle. Comme le disait Jean-Michel Chaumont, tous les groupes s’estimant victimisés (Noirs, Arméniens, victimes du communisme dans les pays de l’est, Palestiniens, etc.) disputent aux Juifs le paradoxal « privilège » du titre de « victimes ultimes ». Dieudonné ne cesse de proclamer que la mémoire de l’esclavage a été oblitérée par celle de la Shoah. L’hymne de ses spectacles, c’est le « Shoananas », repris en chœur par des foules de milliers de personnes. Il y a un antisionisme qui ne se contente pas de critiquer le gouvernement israélien – ce qui est aussi légitime que de critiquer le gouvernement tunisien, allemand, ou français –, mais qui dénie à Israël le droit à l’existence et attribue à l’État juif tous les malheurs du Moyen Orient. Il y a la résurgence du mythe complotiste : le « complot juif mondial » a été relooké en « complot américano-sioniste », mais on parle de la même chose. Or, c’est un thème qui permet de fédérer des altermondialistes, des islamistes, une partie de l’extrême-droite… et de braves garçons qui attribuent au « système » l’origine de leurs propres échecs.

La crise économique, politique et morale que nous traversons se traduit par un rejet des élites. Dieudonné joue sur du velours lorsqu’il dénonce le « système », tout en laissant entendre que les Juifs en sont les responsables ultimes. Le nouvel antijudaïsme ne parade plus en chemises brunes et brassards à croix gammées. Il a pris une allure rigolarde et festive, presque bon enfant. Il rassemble des jeunes hommes black-blancs-beurs, jeunes et exaspérés, sur le dos des Juifs.

Comme il ne correspondait pas à ce qu’on croyait connaître, il a été trop longtemps toléré. Les délires de Thierry Meyssan, d’Alain Soral, de Salim Laïbi, faisaient sourire. Mais il y a eu la séquestration, la torture et l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssef Fofana et son « gang des barbares ». Il y a eu l’assassinat à bout portant de trois enfants juifs et d’un professeur à l’école Ozar Hatorah par Mohamed Merah. La rigolade a bon dos, lorsqu’on regrette que Patrick Cohen ait échappé aux chambres à gaz. Pour un dérapage de ce niveau, un Jean-Marie Le Pen aurait écopé d’une peine de prison. Pourquoi pas Dieudonné ?

Je ne suis guère favorable à la censure. J’estime que la loi sur la diffamation, par exemple, qui permet à Marine Le Pen de menacer de procès quiconque juge que son mouvement est « d’extrême droite », est exagérément protectrice pour les plaignants. Mais la tournure qu’est en train de prendre l’affaire Dieudonné nécessite que des mesures soient prises. C’est la responsabilité du ministre de l’Intérieur.