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Association pour l'Histoire du Scoutisme LaĂŻque

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1940-1943 : dans un camp de prisonniers,

 

… Eugène Arnaud raconte les activités de scoutisme.

 

Le texte qui suit nous a été transmis par Catherine et Jean-Daniel, enfants d’Eugène Arnaud, Commissaire national E.D.F. avant et pendant la guerre, très impliqué ensuite comme Chef de Camp du Jamboree de la Paix en 1947.

Les trois illustrations accompagnant le texte ont été dessinées par Eugène Arnaud pendant sa captivité.

 

Le scoutisme à l’Oflag IV D pendant la période de 1940 à 1943

 

Depuis 1935, dans le civil,  Eugène Arnaud a occupé la fonction de Commissaire National Adjoint aux Éclaireurs de France. Il nous résumait « sa » guerre ainsi : « Le 27 août 1939, j’ai été mobilisé. J’ai d’abord  été sur la frontière italienne puis dans le nord avec le 254e Régiment d’Artillerie. N’ayant pas réussi à rejoindre Dunkerque, j’ai  été fait prisonnier le 29 mai 1940. Nous sommes passés en Belgique à pied, puis à Nuremberg en train, pour arriver à l’Oflag IV D à Hoyerswerda, à la pointe de la Silésie. »

 

L’OFLAG IV D à Hoyerswerda est situé en Basse Silésie (Ville proche : Bautzen, 50 km au Nord-Est de Dresde). Dans une grande plaine morne, « du sable essentiellement, à perte de vue, avec quelques bois de pins, dont le sol est pauvre et les cultures miséreuses, les vents très froids. On comprend que les Allemands n’aiment pas beaucoup ce pays-là. » Ce camp avait reçu des soldats avant de devenir un camp réservé aux  officiers.

 

 

« Là a commencé la vie de prisonnier. J’y ai retrouvé très vite quelques camarades et quelques amis, en particulier Louis Léonhardt  (lyonnais) qui faisait partie du même régiment que moi, mais lui était allé jusqu’à  Dunkerque.  C’est par hasard que nous sommes arrivés dans le même camp, ainsi que d’autres éclaireurs que je connaissais ou dont j’ai fait la connaissance.

 


Autour du poĂŞle

 


Les châlits

 

Très vite on a eu un groupe scout qui s’est constitué, d’abord avec les EDF, ensuite avec les EU (Éclaireurs Unionistes) et les Scouts de France, tout cela faisait un seul groupe très sympathique. L’animateur des Scouts de France s’appelait Paul Froger, c’était un notaire qui avait été comédien-routier. Il était très vivant, alerte et sympathique. Parmi les EDF, il y avait Maurice Bayen (Commissaire national  aux  routiers comme Arnaud). Avec ces deux hommes-là, on avait de bons animateurs. Si bien que, dès la fin juin, on a pu essayer de faire un feu de camp pour distraire un peu nos camarades. Un feu sans feu, bien sûr ! Mais présenter quelques numéros, faire chanter un peu, cela faisait du bien. Prévu pour la St Jean (le 24 juin), jour de la signature de l’armistice, on l’a déplacé de quelques jours ».(…)

 

« L’effectif du camp a beaucoup varié. Au début ce n’était pas un camp très grand, mais après il a atteint un effectif de 6000 officiers, un nombre considérable avec beaucoup de gens de valeur. Un tiers était des officiers d’active, ils étaient surtout désespérés d’avoir perdu la guerre, ils ne savaient pas très bien quoi faire. Un autre tiers était des enseignants, des instituteurs pour la plupart, qui étaient essentiellement préoccupés de leur tâche, de perfectionner leur métier, et très vite ils se sont organisés en groupes d’études. Le troisième tiers était fait de professions diverses, professions libérales, ingénieurs, tout ce qu’on veut… Une énorme diversité. Beaucoup de gens qui cherchaient, bien sûr, à s’occuper ».(…)

 

« Donc il y a eu une université qui s’est bâtie. Il y avait des professeurs d’université qui ont très bien mené ça. Évidemment, comme on ne mangeait pas beaucoup et qu’on avait faim, on préférait assister à une conférence que de rêver à son estomac vide. Alors, dès le début,  l’université a eu beaucoup de succès. Ensuite des paquets ont commencé à arriver, les gens ont pu se nourrir décemment et l’université a eu un peu moins de succès, mais elle a continué de jouer un rôle considérable. Beaucoup de gens ont préparé une agrégation, un concours d’architecture, ce qu’ils voulaient… en captivité. »(…)

 

« Pour ma part j’ai toujours été très occupé, essentiellement par le groupe scout et toutes les activités que cela représente. Dès le début nous avons participé  aux activités du théâtre en montant un atelier d’accessoires. On faisait les costumes et tous les accessoires nécessaires. On avait besoin d’une casquette ? d’un faux nez ?…  de n’importe quoi, on le faisait. Nous avons monté plusieurs spectacles, en particulier des spectacles de marionnettes à  fil, de 50 à 60 cm de haut. Le premier c’était pour illustrer un oratorio de Schütz, un chant de Noël que voulait exécuter un des aumôniers du camp, l’abbé Prim.  Quand je lui ai dit qu’on l’illustrerait avec des marionnettes il a ouvert des yeux ronds, très effrayés. Mais lorsqu’il  a vu ce que l’on était arrivé à faire, lui aussi a été émerveillé, car c’était vraiment très beau. Il y avait une scène de l’Annonciation magnifique. Un grand succès ! Avec des marionnettes en tissu, et des décors bien conçus, on faisait des choses très belles. Nous avons monté aussi un « Cosi fan tutte » avec toute la fantaisie possible et imaginable ; on avait vraiment le temps d’imaginer dans ce cadre-là. Maurice Bayen a monté un autre spectacle : « l’Œdipe » de Cocteau, dans lequel il jouait son propre rôle. »(...)

 

« En 41 le groupe scout a changé de nature, parce qu’au début ce sont les anciens scouts qui s’étaient rassemblés. Mais d’un autre camp est arrivé un groupe d’officiers où les scouts avaient fait beaucoup de publicité et récolté pas mal de nouveaux.  Ils étaient animés par un Scout de France, Pierre Roux, qui d’ailleurs après la Libération est devenu Commissaire National des SDF, il a joué un rôle appréciable. Il était infiniment sympathique, d’une vitalité prodigieuse. Lui, ayant lancé un mouvement de recrutement, nous n’avons pas pu éviter de faire la même chose. Un recrutement qui était extrêmement discret, mais il faut dire que parmi tous ces hommes qui étaient là dans une solitude totale, solitude dans une foule intense et grouillante, mais solitude morale affreuse, l’atmosphère scoute était quelque chose de magnifique. On y retrouvait une atmosphère amicale, avec quelques soucis éducatifs et spirituels d’un tout autre niveau. Outre les activités, la diversité des interlocuteurs et des discussions, les projets (scouts et internes mais aussi d’évasion), l’organisation des repas, améliorés si possible, en « popote » (6-8 personnes) rendaient nos échanges nécessaires et quotidiens. Bref, nous avons fait du recrutement à notre tour et très vite le groupe scout a pris une place considérable dans le camp. »

 

 


La table

 

Si Eugène Arnaud prend la responsabilité d’organiser les activités des EDF à l’Oflag, c’est qu’il est convaincu que le scoutisme aide les hommes à s’élever au-dessus d’eux-mêmes. Voici comment il raconte ce qui a déclenché sa « vocation » : durant ses études d’ingénieur chimiste à Lyon, il est invité par un EDF à participer à un camp qu’il encadre, d’une huitaine de jour en Savoie, « pour voir ». C’est durant l’attente d’un bateau qui doit les transporter d’Annecy à leur terrain de camp qu’une petite scène le saisit. « Les éclaireurs se sont mis à jouer comme des ballots en s’envoyant des cailloux et des pommes de pin, des pommes de pin d’abord et des cailloux ensuite. Et le chef de troupe a demandé “ Qui a fait ça ? ”. Un des garçons a levé le bras en disant “ C’est moi ”. J’ai été tellement stupéfait de tomber dans un milieu où quand on demandait  qui a fait une bêtise  il y avait quelqu’un qui levait le doigt que, à partir de ce moment-là, je me suis rendu compte qu’être “ boiscoute ” ce n’était pas n’importe quoi, et j’ai été séduit par le scoutisme. »

 

« Quand Paul Froger a quitté le camp (les pères de familles nombreuses ont été libérés assez vite) je lui ai demandé de désigner un responsable pour les Scouts de France, et sans me prévenir, mais publiquement, il m’a désigné moi comme responsable du groupe SDF, si bien que j’étais responsable du groupe scout tout entier. Il y avait à ce moment-là jusqu’à quatre cents scouts dans le camp, c’est-à-dire que j’étais sans doute l’officier du camp qui avait le plus d’autorité. Celui qui pouvait demander que l’on fasse quelque chose, qui pouvait donner un ordre, et qui était obéi. D’ailleurs l’officier français appelé “ le chef de camp ”, qui n’avait qu’une autorité morale, mais pas négligeable (le Colonel Meunier), me convoquait quand il avait besoin de quelque chose, et il me disait : “ Arnaud, est-ce que vous ne pourriez pas, avec vos scouts, faire ceci ou faire cela ? ” On a rendu ainsi un certain nombre de services à l’ensemble de nos camarades. »

 

« Parallèlement aux activités scoutes, j’avais monté avec quelques camarades un groupe de formation d’éducateurs, en vue d’encadrer des stages de formation qui n’avaient pas un caractère purement scout ». Et je continuais à assister à des conférences car côtoyer des intellectuels et des artistes d’aussi près était une découverte pour moi. »

 

Rapatriement ?

 

« À la toute fin de l’année 41, j’ai appris la mort de ma deuxième fille, Odile, âgée d’un an. J’avoue que savoir qu’on a un enfant mort sans l’avoir connu, c’est une épreuve douloureuse et difficile. De ce fait j’ai été assez mal fichu et j’ai été reconnu apte à être rapatrié pour fatigue nerveuse. Donc, au début 42 j’ai été mis en route, avec un groupe de camarades jusqu’au Stalag IV B, qui était proche de l’Oflag IV D,  en vue du retour. C’est à ce moment-là que le Général Giraud s’est évadé, ce qui a été très mal pris par les Allemands, qui ont déclaré qu’il n’y aurait plus aucun rapatriement d’officier. Nous avons donc séjourné deux ou trois semaines dans le Stalag puis nous avons réintégré l’Oflag IV D, avec une perspective de rapatriement beaucoup plus incertaine et lointaine. J’ai repris à l’Oflag IV D mes activités, ainsi que la responsabilité du groupe scout mais je ne savais pas si je serais là ou si je repartirais un jour prochain. J’y suis resté encore sensiblement un an, jusqu’à ma libération, au printemps 1943. »(…)

 

« En septembre 43, rejoignant l’équipe nationale des EDF en zone Sud,  à Vichy,  avec ma petite famille nous nous sommes installés dans un pavillon mis à la disposition du scoutisme français et, tout de suite, je suis parti “ en Résistance. ” (Dans la mesure où les boy-scouts leur échappaient, les nazis ont interdit toutes les activités de scoutisme dans la zone nord, occupée dès 1940, puis sur presque tout le territoire à partir de septembre / novembre 1943 ; il devait donc s’agir d’aller rencontrer et soutenir les EDF dans les zones interdites.)

 

 

Ci-après : couverture du « Kim » de 1943 réalisé par les Éclaireurs Unionistes  (annoté par Marie Elisabeth Fischbacher, épouse d'Eugène Arnaud encore prisonnier à l'Oflag IV D et illustré en particulier par Cyril Arnstam).

 

 

 

 

 


N.D.L.R. : le « Kim » était un « agenda scout » édité en commun par toutes les associations du Scoutisme Français, chacune d’elles prenant, à tour de rôle, en charge la réalisation d’une année. Il a existé jusqu’à la fin des années 40. Compte tenu de la rareté du papier (et de sa mauvaise qualité) pendant les années d’occupation, on peut considérer qu’il représentait un véritable miracle ! Il était très attendu et apprécié.