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Association pour l'Histoire du Scoutisme Laïque

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1947 : à propos du Jamboree de Moisson

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1947 : à propos du Jamboree de Moisson
Lettre au Maire de Vernon
Lettre de Sarre
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… un témoignage de Jean-Jacques Gauthé, président de la FAAS


 

 

(Discours à Moisson le 29 avril 2017, article paru dans le D.T. de l’automne 2017)


Il est toujours émouvant pour le représentant de la FAAS, la Fédération des associations d’adultes et d’anciens du Scoutisme Français qui regroupe les anciens des différentes associations du Scoutisme Français, de revenir à Moisson.


La FAAS était déjà présente à Moisson en juillet 2007 pour le centième anniversaire du scoutisme et pour le 60e anniversaire du Jamboree de Moisson.


À cette occasion, la FAAS avait apporté à Moisson la flamme allumée sur la tombe de Baden-Powell au Kenya le 22 février 2007, jour anniversaire de sa naissance et de celle de sa femme. Il nous semblait essentiel que cette flamme passe à Moisson, haut lieu du scoutisme, avant de finir son voyage au jamboree mondial le 1er août 2007 en Grande-Bretagne.


Aujourd’hui, nous célébrons le 70e anniversaire du Jamboree de la Paix qui se tint  à Moisson du 9 au 21 août 1947.  Nous le savons, ce fut un immense moment de joie et de fraternité pour 30 000 jeunes venus du monde entier. À juste titre, ces instants ont souvent été mis en valeur. Et il faut insister sur leur importance. Hier comme aujourd’hui, il est trop rare d’entendre parler de rencontre, d’optimisme, d’amitié, de liberté et de fraternité.


Je souhaite évoquer ce jamboree sous un angle original, celui du scout citoyen de son pays et citoyen du monde et des conséquences de ce choix.


Les difficultés sont particulièrement importantes en France et dans le monde en cet été 1947. Les revues scoutes de juillet 1947 rappellent ainsi aux chefs et aux jeunes de se munir de leurs tickets de rationnement de pain pour venir à Moisson, faute de quoi ils ne pourraient pas avoir de pain durant leur séjour…


L’équipe d’organisation du Jamboree se retrouve face à trois problèmes internationaux d’une exceptionnelle difficulté. Et j’insisterai sur l’un d’entre eux pour montrer comment le scoutisme a été précurseur.

  • La première difficulté internationale est la décolonisation. C’est en plein Jamboree, le 15 août 1947, que l’Inde et le Pakistan deviennent des états indépendants. Nombre de jeunes des pays encore colonisés présents à Moisson vont être profondément impressionnés par cet instant et voudront le vivre pour leur pays.

Les Français doivent gérer à Moisson des questions compliquées liées à la décolonisation avec l’accueil de la délégation d’Indochine et l’accueil du contingent des Scouts musulmans algériens. Nous sommes en effet en pleine guerre d’Indochine depuis 1945. Et dans les départements d’Algérie, les Scouts musulmans algériens, membres du Scoutisme français depuis fin 1944, ont joué un rôle important, à la fois comme avant-garde et comme victimes, lors des évènements tragiques et des massacres de mai 1945, spécialement à Sétif et à Guelma.

  • La seconde difficulté internationale que l’équipe d’organisation du Jamboree doit gérer est le début de la guerre froide et l’accueil des scouts des pays de l’Est. Après d’âpres négociations impliquant le ministère français des affaires étrangères, la délégation polonaise n’est finalement pas venue à Moisson. Le scoutisme polonais est en effet divisé en deux branches, celle de Varsovie et celle de Londres, et aucun accord n’a pu être trouvé. La délégation hongroise est venue mais elle est très étroitement surveillée par la police de son pays. Depuis près d’un an, le scoutisme hongrois agonise, victime de la répression qui va conduire à son interdiction en mai 1948. La situation sera identique en Tchécoslovaquie.

Il faudra attendre plus de 40 ans, c’est-à-dire l’année 1990, pour que des scouts tchèques, polonais ou hongrois reviennent dans un jamboree.

  • C’est sur la troisième difficulté internationale rencontrée au Jamboree de la Paix que je souhaite insister. Car elle a des conséquences directes et considérables jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de la question allemande.

En 1947, l’Allemagne n’existe plus en tant qu’état. Son territoire a été divisé en 4 zones d’occupation, française, britannique, américaine et soviétique et en un état indépendant, sous contrôle de la France, la Sarre.


Une question très difficile se pose pour l’équipe d’organisation du jamboree : que proposer à la jeunesse allemande, empoisonnée par 12 ans de nazisme et par ses théories folles de supériorité raciale dont on sait où elles ont conduit ?


Comment accueillir des Allemands au jamboree alors que le scoutisme n’existe plus en Allemagne depuis 1933-34, alors qu’auparavant, il n’avait jamais été reconnu au plan international en raison de ses divisions et de l’engagement politique de certaines de ses associations ?


Comment accueillir des Allemands au Jamboree alors que le souvenir de la seconde guerre mondiale est encore extrêmement présent ? La délégation belge installe ainsi à Moisson un monument à la mémoire des 845 scouts morts pour la Belgique de 1940 à 1945. Même si la fraternité scoute est une réalité, la coexistence au quotidien entre ennemis d’hier peut être compliquée.


Et comment accueillir des Allemands à Moisson alors qu’une large partie de l’opinion publique française est très nettement anti-allemande ?

Pourtant, deux groupes de scouts allemands, l’un de Sarre, l’autre de Souabe sont accueillis à Moisson. Prudemment, l’équipe d’organisation a envoyé les sarrois installer leur camp à Vernon en affirmant qu’il n’y avait pas de place à Moisson. Quant au groupe de Souabe, il doit être hébergé  au camp des visiteurs et non au sein du jamboree même.


Les Allemands sont stupéfaits de l’accueil reçus à Moisson.  Voici ce qu’écrivit le groupe de Souabe : « La fraternité mondiale des scouts n’est nullement une parole vide de sens. Elle est une réalité effective. Aucune parole désobligeante ou carrément hostile n’est venue à notre connaissance. Les paroles d’un prêtre français nous disant que pour lui, la présence des Allemands était la preuve qu’il s’agissait d’un véritable Jamboree de la paix nous impressionnèrent profondément. Je tiens à préciser que nous avons eu beaucoup de preuves analogues du bon accueil qui nous fut réservé. (...) Un scout qui pendant la guerre fut déporté en Allemagne comme travailleur civil (...) nous raconta des choses épouvantables, profondément humiliantes pour nous. Nulle part pourtant, un sentiment de haine. Nous fûmes très touchés lorsqu’un groupe de scouts français nous invita un soir à chanter des chansons allemandes. »


Le groupe sarrois remit, lui, aux scouts français de Vernon, en signe de fraternité et de remerciement, le seul fanion scout ayant échappé aux perquisitions de la Gestapo après l’interdiction du scoutisme sarrois en 1935. Profondément émus, les Français demandèrent aux Sarrois de le conserver et de le considérer comme le symbole de leur amitié.


Quelques semaines plus tard, après leur retour, les scouts sarrois écrivent aux scouts de Vernon : « Nous vivons sous l’impression profonde laissée en nous par ce moment inoubliable que nous avons vécu au Jamboree de la Paix. »


Et ils écrivent aussi une lettre émouvante, en français, au maire de Vernon : « Par votre poignée de main, vous avez inscrit au cœur de chacun d’entre nous que vous oubliez les plaies du passé et que l’heure d’une collaboration généreuse à l’élaboration de temps meilleurs avait sonné. »


Mais cet accueil fraternel des scouts allemands par les scouts français est très loin d’être unanime. En effet, les scouts de Souabe sont accueillis par ceux du sous-camp Flandres où ils plantent leurs tentes au lieu de s’installer dans le camp des visiteurs.


Découvrant la présence d’Allemands à Moisson, L’Humanité, l’un des principaux quotidiens français, écrit le 19 août 1947 : « Non, messieurs les organisateurs du Jamboree, la jeunesse française n’a pas passé l’éponge, ni sur la collaboration, ni sur les crimes allemands. (…) L’esprit collaborationniste n’était pas absent de ce Jamboree. Quelques godelureaux de la délégation française ont pris leurs frères allemands sous leur protection et les ont hébergés. Les autorités du camp donnaient à chaque petit Fritz une gratification de 2 500 francs. Chaque contribuable doit donc se féliciter d’avoir entretenu pendant 17 jours quelques jeunes gens d’outre-Rhin »

Cet état d’esprit était très largement partagé dans cette période fortement marquée par le souvenir la guerre et de la Résistance. La présence d’Allemands aux côtés des Français est vécue par beaucoup comme un scandale et une véritable provocation.


Les Allemands n’oublieront pas l’accueil reçu à Moisson. En remerciement, les Sarrois proposent aux Français de participer à l’été 1948, à un camp chez eux. 5 scouts de Vernon s’y rendent. 300 scouts sarrois s’y retrouvent. C’est pour eux le premier camp régional depuis l’interdiction du scoutisme en Sarre en 1935.


Cette minuscule participation française va être l’occasion d’une manifestation exceptionnelle qui montre l’importance au yeux des Allemands de ce qui s’était passé à Moisson, l’année précédente. Le 27 août 1948, c’est une délégation complète du gouvernement sarrois qui se rend à ce camp franco-allemand.


Johannes Hoffmann, chef du gouvernement sarrois, arrive au camp en compagnie de Gilbert Grandval, Haut commissaire de France en Sarre. Ils sont accompagnés par plusieurs ministres sarrois, par des hauts fonctionnaires, par le délégué apostolique du Vatican en Sarre et par les autorités militaires françaises dans ce pays. Ils visitent le camp, rencontrent les scouts, et participent même à la veillée. La presse et la radio sarroise couvrent l’événement. Quelques jours après, les scouts français sont reçus au siège du gouvernement sarrois.


Le Scoutisme Français a posé à Moisson un acte fort, en opposition avec une large partie de l’opinion publique de l’époque, celui de tendre la main à la jeunesse allemande, adversaire d’hier, pour construire l’Europe et pour marquer la réconciliation franco allemande.


« Quand les hommes seront capables d’apprendre à voir les choses du point de vue des autres et d’offrir une amitié altruiste à leurs voisins, la possibilité d’une guerre ne pourra que disparaître et les fondements de la paix seront établis dans le monde entier » écrivait Baden-Powell en octobre  1935.


Puisse l’esprit de paix qui a soufflé à Moisson à l’été 1947 continuer à inspirer l’action de nos associations scoutes et celle de nos gouvernants.

Jean-Jacques Gauthé

Membre du conseil d’administration des Scouts et guides de France

Membre du conseil d’administration de la FAAS

Président de la FAAS 2013-2017