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AHSL

Association pour l'Histoire du Scoutisme Laïque

2013 : Malick M'Baye évoque Robert Mathias Kuadjo

 

… et l'histoire du scoutisme laïque au Bénin et en Afrique.

 

Dans un hommage à Robert Mathias Kuadjo, Malick M'Baye rappelle l'importance du scoutisme laïque dans l'évolution des pays africains vers l'autonomie et l'indépendance. Ce texte nous a semblé avoir toute sa place dans cette rubrique, qui traite du parcours de notre Mouvement dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale.


 

Hommage à  Robert Mathias Kuadjo


Notre frère Robert Mathias Kuadjo « Bison laborieux » est décédé le mardi 11 juin 2013, à Cotonou, au Bénin.

Né le 4 juin 1927, à Grand-Popo,  au Dahomey (Bénin actuel),  il est entré au scoutisme en octobre 1941, dans la troupe Monteil, première unité d'éclaireurs créée à  Niamey, au Niger, à l'École primaire supérieure, par Djibo Bakary, « Gazelle laborieuse » condisciple de Sar Ousmane et Albert Ndiaye et  futur premier Vice-président du Gouvernement de la Loi-Cadre du Niger, en 1957.

 

Bison poursuivra son militantisme éclaireur à l'École normale de Katibougou, au Mali, qu'il venait d'intégrer. Son diplôme d'école normale obtenu, il retourne au bercail et prend de plus en plus de responsabilités dans le mouvement éclaireur, au gré de ses affectations comme instituteur d’abord, puis comme directeur d'école. Avant la fin de sa carrière, il assumera également les fonctions de Directeur général adjoint du ministère de la jeunesse et des sports.

 

Très tôt, Mathias s'impose par son sérieux, distingué par ses responsables et par ses pairs, on lui confie de plus en plus de responsabilités. Il est tour à tour : chef de troupe, chef de groupe, commissaire de district en charge des éclaireurs dans l'équipe dirigée par  Bernard Pognon.  C’est à ce titre qu’il représente, au cours des vacances scolaires de pentecôte 1956, les Éclaireurs du Dahomey au comité  de la province AOF, à l'École Clémenceau, à Dakar. C’est au cours de ce comité historique, qu’à l’unanimité les dirigeants du mouvement éclaireur décident  d'ériger la Province en une association autonome des Éclaireurs de France.

 


 

Photo du congrès constitutif des EDA, Mathias debout au dernier rang, 2e à droite. Albert Toufic est le 4e à partir de la gauche, avec des lunettes de soleil, Victor Agbénonci est le 4e accroupi à partir de la gauche.

 

C'est également Mathias qui sera mandaté pour représenter, avec Victor Agbénonci, le Dahomey au Congrès constitutif des Éclaireurs d'Afrique, à Rufisque, les 19, 20 et 21 mai 1957, qui rend cette autonomie effective. Au mois de juillet de la même année, il conduit à Dakar, point de ralliement des jamboristes de l'AOF, la délégation des Éclaireurs du Dahomey composée d’Emile Gbênou, de Blaise Hovoello, de David Gnhaoui et de Sébastien Kanmadozo, en route pour le jamboree commémoratif du Cinquantième anniversaire du scoutisme  en août 1957, à Sutton Park, en Angleterre. Lui, qui auparavant avait pris part  à son premier  camp-école préparatoire louveteaux, du16 au 25 août 1953,  à Niaouli, au Dahomey, dirigé par Nelson Prince assisté de Gilles Codjovi et d’Albert Toufic et au camp-école éclaireurs organisé par  la province AOF, du 5 au 15 août 1954, à Port-Bouët, en Côte d'Ivoire, parachèvera sa formation de responsable au 128e Camp national d'entraînement éclaireurs à Montry, en France, en fin août 1957. Rigoureux et méticuleux, son leadership est reconnu de tous. Malgré sa réserve naturelle, Mathias était profondément imprégné par son immersion dans la culture africaine, son attitude en traduisait la marque profonde.

 

Après l'accession à l'indépendance de la plupart des pays Africains entre 1959 et 1960, les associations de scoutisme laïque, jadis confédérées au sein des Éclaireurs d'Afrique, se constitueront en association nationale, en vue de leur reconnaissance internationale par la Conférence mondiale du scoutisme. C'est ainsi que naissent, au Congrès national des 23 et 24  septembre 1961, les Éclaireurs du Dahomey dont Bernard Pognon devient le premier Président et Mathias, le Commissaire général. Au niveau du Dahomey, il anime en mai 1962 une Conférence nationale sur le scoutisme avec Bernard Pognon, Ernest Méhinto des Scouts, Paulette Gangbo des Guides, Samuel Attegbo des Éclaireurs Unionistes, en présence de Marcellin Gaba et Séni Mayaki, représentants de la présidence et du ministre de l’éducation. Son souci a toujours été de construire un scoutisme utile et actif en adéquation avec les aspirations des jeunes et les réalités de son pays.

 

Reprenant un ancien projet de Sar Ousmane, Albert Ndiaye, Commissaire général des Éclaireurs d'Afrique au moment de la Loi-cadre, ambitionnait de créer une grande confédération du scoutisme laïque pour l'AOF et l'AEF, mais les évolutions asymétriques des scoutismes de ces entités territoriales durant la période coloniale, avaient creusé un fossé visible de pratique scoute au sein de  cette même famille.  La chance de la Province A.O.F. est d’avoir eu, en la prestigieuse École Normale William Ponty, une Afrique en miniature,  véritable laboratoire pédagogique d’adaptation du scoutisme laïque et de prise de conscience politique et culturelle. C’est grâce aux routiers et responsables, du Groupe local Pontyville, véritables  pépinières de cadres, que le scoutisme se diffusera à travers l’Afrique francophone. Mathias est un héritier de ce scoutisme créé par un pontyn au Niger. Il y a lieu de saluer la contribution effective  conduite au sein du Clan de la Grande chaîne, qui avait entamé dès 1941, une  recherche approfondie aussi bien dans les finalités que dans l'esprit et  la méthode scouts, pour assoir un scoutisme laïque ouest-africain adapté aux besoins des jeunes et ancré dans la réalité de ses différentes sociétés.

 

Dès lors, il n'est pas étonnant de constater aujourd'hui que la plupart des acteurs de la décolonisation en Afrique de l’Ouest et les fondateurs de partis politiques ou de syndicats sont issus dans leur grande majorité  des rangs du scoutisme pontyn ou du clan de la Grande chaîne.

 

La constitution d'un grand scoutisme laïque était envisagée par Albert Ndiaye et Pierre Kergomard, dès 1954 ; c’est ainsi que le projet de Déclaration commune d’intention n’en sera qu’une lointaine expression. L'organisation de  camps de formation adaptés  et de mise à niveau est alors envisagée. C'est ainsi que  le premier camp de formation expérimental sera organisé à Mbalmayo, au Cameroun, dès le mois de juillet 1962 au cours duquel Mathias recevra ses tisons de Cappy, le 8 août.  Pour valider  la stratégie de formation des cadres et responsables intermédiaires et assoir une organisation de coopération et de coordination des associations de scoutisme laïque, une rencontre internationale est également convoquée à Cotonou, à la Maison des jeunes du 13 au 16  décembre 1962.  Mathias Kuadjo  devint le principal artisan de la préparation de cette conférence, avec le soutien effectif de son équipe nationale et de Marcellin Gaba, ancien éclaireur et à l’époque, Directeur adjoint du Cabinet du Chef de l’État Hubert Maga, lui aussi ancien scout. C'est ainsi que naquirent le 13 décembre 1962 à Cotonou, le Collège africain et malgache des éclaireurs laïques (CAMEL) et son organe de formation le Centre Africain de formation(CAF).

 

de gauche à droite : Charles Boganski, Aliou Samba Diallo dit Barky et Mathias Kuadjo à Mbalmayo en juillet 1962


Au Dahomey, Mathias participe à la construction d'une solide association, qui depuis sa naissance à l'École primaire supérieure Victor Ballot, a fourni aux grandes Écoles fédérales (École normale William Ponty, École de médecine et de pharmacie Jules Carde, École normale de Katibougou, de Dabou ou de Rufisque pour les jeunes filles, ou encore l'École technique supérieure et l'École Vétérinaire de Bamako,  nombre de cadres de qualité, qui consolideront le scoutisme africain. Parmi lesquels on peut citer : Nelson Prince, Catherine Koudjina, Jacqueline Agboton, Marguerite Thompson, Germain Adélakoun, Jean Hounsou, François et Francesca Paraïso, Servais Acogny, Richard Aquéréburu, Patrice Johnson, Nicolas Toufic, Ernest Méhinto, Michel Attiso, Pierre et Claude Prince, Albert et Georges Toufic, Victor Agbénonci, Emmanuel Dadzie, Karimou Salou,  Victorin Aphity, Michel Zinzou, Nestor Gbaguidi, Séverine Bossa, Léocadie Da Silva, etc. À ceux-là, s'ajoute le souvenir de Gilles Codjovi, d'Obed Sourou Yansunnu, d'Ernest D'Almeida, d'Ali Idrissou, de Clément Odjédiran, de Bernard Pognon, d’Antoine Maforikan, d’Emile Gbênou et de tant d'autres encore qui ont mérité du scoutisme. En reconnaissance de son travail novateur dans les centres  d’éducation populaire de jeunes ruraux à Vacon et à Attogon, créés et gérés par les Éclaireurs du Dahomey, les Éclaireuses et Éclaireurs de France offrent un important matériel  et une fourgonnette 2CV, remis au Commissaire Kuadjo le samedi 22 Janvier 1966, au cours d’un mémorable rassemblement à Akpakpa.

 

Invité, en même temps que tous les commissaires généraux d'Afrique et de Madagascar, par les Éclaireuses et Éclaireurs de France qui commémoraient au Congrès de  l'an II, leur fusion survenue en 1964, Mathias participe avec  Clément Odjédiran les 28, 29 et 30 mai 1966, au grand rassemblement du Lycée de Montgeron, à Yerres, dans l’Essonne, en France. Du 2 au 11 septembre 1966, Mathias prend part à la deuxième Conférence du CAMEL, à Dakar, avec Emile Gbênou, commissaire national aux louveteaux, effectuant  à l’époque son service militaire et Antoine Maforikan, commissaire national à la route. Mathias Kuadjo  a été un acteur incontournable dans la vie du Centre africain de formation, formateur puis Directeur adjoint du Centre auprès de feu son ami Charles Boganski, il y a encadré plusieurs sessions de formation, depuis  la première  à Mbalmayo jusqu'à celle de Sokodé, en août 1968.


À Mbalmayo, en juillet 1962, autour d’un foyer surélevé, Mathias discutant avec quelques stagiaires, parmi lesquels on distingue Emile Gbênou.

D’ailleurs, c'est à ce titre, qu'il recevra en août 1968  à Sokodé, au Togo, à la 9e session du C.A.F., au cours du Camp international d'entraînement  Éclaireurs dirigé par Dominique François, les attributs de formateur de formateurs des mains de Bennett Babatunde Shotade, commissaire exécutif du Bureau régional africain du scoutisme, de Lagos. Après des séries de conflits de leadership, la troisième Conférence du CAMEL était convoquée à Libreville, au Gabon, en août 1970, neuf associations du scoutisme laïque y assistèrent. Mathias Kuadjo, commissaire général des Éclaireurs du Dahomey, redevenus entre temps « Éclaireuses et Éclaireurs du Dahomey », et  Emile Gbênou participèrent à  cette conférence houleuse, qui sonna l’amorce de la fin du CAMEL.

Au nom de tous les délégués,  c'est à Bison qu’il revint le triste devoir de rendre un hommage émouvant le 1er septembre 1970, au Cimetière de Lalala, à Ange Mba, commissaire général des Éclaireurs du Gabon, qui succomba à un  terrible accident de la route,  au cours de la Conférence.

 

Dorénavant, c'est dans le cadre du scoutisme mondial que se conjugue l’avenir du scoutisme africain. Des consultations successives menées depuis 1965 devaient aboutir du 11 au 14 décembre 1970, à la réunion constitutive de la Conférence africaine du scoutisme  à Dakar, où toutes les associations scoutes du continent étaient représentées. Ernest  Méhinto, commissaire général des Scouts du Dahomey, Olivier Gogan, Secrétaire de la Fédération et lui, le patron des Éclaireurs, représenteront le Scoutisme dahoméen à Dakar. Mathias y délivra une brillante conférence sur le thème : « Le scoutisme et la pratique du développement communautaire ». Il déroula le bilan éloquent des réalisations du scoutisme dans ce domaine en Afrique en général et au Dahomey en particulier. À ce propos, il faut noter que, si  Mathias avait maîtrisé l’usage de la langue anglaise, son destin scout aurait été tout autre.


Les activités scoutes de Mathias s'estomperont au moment des vagues successives de crises qui secoueront le scoutisme dans son pays et quand la maladie fit descendre doucement la brume sur sa vision. Mathias était entouré, il jouissait toujours de la présence lumineuse et aimante de Madame Kuadjo et de leurs enfants. Désormais, il demeurera malgré tout, un observateur vigilent et incontournable, maintenant des contacts suivis avec plusieurs anciens du scoutisme, parmi lesquels, son ancien Commissaire de district et ami, Albert Toufic. Quelques jours avant son décès, ils eurent un dernier entretien téléphonique, c'était le 30 mai 2013.

 

Référant tutélaire  et conscience morale du scoutisme béninois, Bison laborieux  s'est  aussi impliqué dans la vie  politique et sociale, en tant que Directeur du Rassemblement national des jeunes du Dahomey, en militant  activement au sein du Syndicat des enseignants et  en animant en qualité de Secrétaire général adjoint, la Croix Rouge du Bénin. Ses compagnons et compagnes du scoutisme lui garderont une affection reconnaissante, c'est le lieu de saluer la merveilleuse initiative de la Présidente des anciens du scoutisme du Dahomey, Rafiatou Karimou, qui organisa le 23 juin 2012, une après-midi d'hommage dédiée à Mathias Kuadjo, à Akpakpa.


Plusieurs anciens et actifs du scoutisme étaient présents pour honorer Mathias Kuadjo, Bison laborieux, visiblement ému, à la silhouette vieillie, mais toujours imposante. Un journal béninois en avait donné un large écho. Une deuxième édition était en préparation ; mais hélas, cette fois-ci, le Maestro a tiré sa révérence. Fidèle à ses engagements, il a donné le meilleur de lui  à la jeunesse du Bénin et à celle de l'Afrique.