gototopgototop

1948 : la coéducation à la branche Louveteaux

Note des utilisateurs: / 0
MauvaisTrès bien 

 

Contribution d’Andrée Mazeran-Barniaudy, ancienne responsable nationale branche Louveteaux


Le texte qui suit, très complet, décrit une évolution intéressante : Andrée, responsable en province, a mené une expérience de mise en place de la coéducation dans sa meute de louveteaux, en réponse à un besoin constaté. Expérience qui, comme quelques autres, a été considérée comme suffisamment réussie pour permettre une extension progressive et une réflexion au niveau de l’ensemble du Mouvement lorsqu’Andrée a été amenée, sur la demande de Pierre François, alors Commissaire général, à prendre la responsabilité de la branche au plan national.


Ce document est intéressant sur plusieurs points :

– il décrit le contexte « social » de l’époque, en liaison avec le milieu familial d’Andrée ;

– il fait apparaître les difficultés d’ordre culturel d’une telle évolution, aussi bien pour les autres responsables que pour certains enfants ;

– il met en évidence le rôle de l’équipe nationale de branche, en charge de cette évolution et de son passage à l’acte, en particulier avec un certain nombre de précautions nécessaires pour franchir les obstacles identifiés.


Nous nous permettons d’ajouter un élément supplémentaire : dans les mises en cause qu’a connues le Mouvement dans les années d’après-guerre, il a été prétendu, de la part de certains dissidents, que ses évolutions avaient été le fait de quelques « enseignants mis à disposition n’ayant jamais fait de scoutisme ». L’exemple d'Andrée est significatif de ce point de vue : c’est en tant que cheftaine de louveteaux, et à partir de son expérience, qu’elle a mené cette action, et elle n’est devenue permanente qu’ensuite. De même que Jean Estève, pour les résolutions d’Angoulême, ou Pierre Buisson, René Tulpin ou Claude Deru, pour la branche aînée…

 

 


 

La coéducation souhaitée, expérimentée, définie et vécue dans le scoutisme laïque :

Contribution d’Andrée Mazeran-Barniaudy,

ancienne responsable nationale branche Louveteaux

 

Introduction

 

Il ne s’agit pas, dans ces pages, d’un traité sur la coéducation, mais de réflexions personnelles qui conduisent une vieille dame de 84 ans à mettre noir sur blanc ses souvenirs de « cheftaine » qui a, une des premières, lancé une meute mixte (en 1948-1949) et qui a été amenée, par la suite, à prendre la responsabilité nationale de la branche Louveteaux et à généraliser cette coéducation.

 

Le contexte social de cette époque, que j’évoque en me plaçant en observatrice qui se penche sur ce passé – j’essaye de ne pas (trop) raconter ma vie – permet de mettre en évidence le « génie novateur » des Éclaireurs de France, mais, bien évidemment, c’est la chance que j’ai eue de vivre une enfance immergée dans une coéducation toute naturelle qui m’a permis de transformer naturellement la branche Louveteaux masculine en une société d’enfants mixte, encouragée par les décisions du Comité Directeur, soutenue par le Commissariat National, aidée par la solide équipe nationale de branche.

 

Le contexte social

 

Pour mieux apprécier ce « génie novateur » des Éclaireurs de France, il faut resituer le contexte social de cette époque.

 

Dans la société, nombreux étaient les freins : conformisme, habitudes, religions, pouvoir des hommes, sexualité… qui conduisaient à une éducation différente pour les filles et les garçons. Les stéréotypes étaient courants et ne choquaient personne. Un garçon est fait pour être le chef – comme le coq dans un poulailler : le garçon fait du bricolage, il ne joue pas à la dînette ou à la marchande, il ne sait pas coudre… Une fille fait la cuisine, le ménage, elle a peur, elle crie pour un rien, elle ne sait pas courir, ne grimpe pas aux arbres… Les vêtements des filles et des garçons confirmaient ces choix : les petites robes des filles rendaient inconvenants certains exercices physiques.

 

Ces réticences ont perduré : en 1973 (vingt-cinq ans après !) la mise en place de la mixité à l’école primaire dans le XIVe arrondissement de Paris posait encore des problèmes. J’étais présente comme parente d’élève, à une réunion avant l’entrée des élèves au cours préparatoire. Les enfants, garçons et filles, sortaient de l’école maternelle mixte ; jusqu’alors, ils se séparaient pour l’école élémentaire : les garçons allaient à l’école de garçons, les filles à l’école de filles. Les parents se sont montrés réticents et mécontents de cette mixité toute nouvelle : « les filles sont plus timides, plus calmes, les garçons les domineront, ils sont plus brutaux, il y aura des violences…, la piscine ne peut être mixte… ». Cela faisait 24 ans que nos meutes pratiquaient la coéducation !

 

À l’école, filles et garçons étaient séparés. Dans les villes, petites ou grandes, filles et garçons étaient séparés à l’école primaire, au collège, au lycée. Dans les petites villes – je prends l’exemple de Gap ou de Lodève – le lycée de garçons accueillait les rares filles qui choisissaient  de faire « maths élem » (mathématiques élémentaires, soit terminale S aujourd’hui).

 

Garçons et filles, enfants ou adolescents, n’avaient pas beaucoup d’occasions, en dehors de la famille, de se rencontrer. « Le seul moment où j’ai côtoyé des filles, dit un homme de 88 ans, c’est dans la préparation à la communion solennelle  à 11 ans. Le catéchisme était séparé, le prêtre s’occupait des garçons, Mademoiselle Marie des filles. Mais les trois jours de « retraite » avant la communion rassemblaient les filles et les garçons dans la même église (les garçons d’un côté, à droite en rentrant, les filles de l’autre côté, à gauche). Pendant ces trois jours, on n’osait pas parler aux filles »… et le vieil homme qui se penche sur son passé d’ajouter « on vouvoyait les filles en math élem comme en classe préparatoire à Montpellier, comme à l’Institut Agronomique à Paris dans les années 47-50 (il y avait 3 filles et 100 garçons…).

 

Ma chance : vivre une enfance et une adolescence dans un milieu scolaire et familial mixte.

 

1935-1940 : mon école mixte. Là encore, je ne veux pas généraliser, mais simplement apporter un témoignage sur le vécu scolaire de ces années.

 

Mon école était à Eyguians, petit village au sud des Hazutes-Alpes, à la limite des Alpes de Haute-Provence. À la campagne, dans les petits villages, les écoles étaient mixtes. Dans la salle de classe, les garçons étaient d’un côté, les filles de l’autre, deux par banc. La maîtresse, sur son estrade, était en face et le poêle à charbon au milieu. La mixité était bien vécue, avec rigueur et sévérité dans l’ensemble ; les travaux étaient répartis : les garçons mettaient du charbon dans le poêle, les filles essuyaient les tableaux noirs. Les travaux manuels étaient variés : découpage de papiers, couture, fabrication à la scie d’objets en contreplaqué… Les filles apportaient leur ouvrage mais avaient la possibilité d’utiliser la scie (contrairement à l’école du village voisin). J’ai pu faire quelques objets à la scie mais je ne souviens pas d’avoir vu un garçon coudre à l’école…

 

À la récréation, nos jeux étaient, la plupart du temps, séparés ; les garçons jouaient aux billes, à saute-mouton, les filles faisaient des rondes, sautaient à la corde, jouaient aux osselets – mais les filles jouaient parfois avec les garçons, à chat perché par exemple. Je me souviens d’avoir joué à « Cèbe » : cela consistait à sauter à plusieurs sur le dos d’un garçon penché contre un mur ; quand le garçon trouvait que c’était trop lourd, il criait « Cèbe ! ». C’était le garçon qui supportait le plus de poids qui gagnait.

 

Les classes promenades et la gymnastique étaient séparées. Dans les années 38-39, les élèves sortaient avec leur enseignant.  Durant une demi-journée, c’était la classe promenade. À la promenade s’ajoutait une « étude » : le dessin et le nom des fleurs, le dessin et le nom des montagnes environnantes, l’observation  des animaux au bord de la rivière ont fait partie des découvertes destinées aux filles de mon école (des photos en témoignent). Les garçons avaient un programme plus sportif, le mari de l’institutrice, ancien militaire, assurait la gymnastique des garçons.

 

L’enseignement, dans cette classe qui regroupait trois sections (il y avait deux classes : la classe des petits, la classe des grands) était traditionnel. Toutefois, quelques activités, qui me semblent maintenant (avec le recul de 75 ans) exceptionnelles nous étaient offertes :

– la cueillette de plantes médicinales : nous allions cueillir au bord des chemins ou des ruisseaux du tussilage et du bouillon blanc, dont les fleurs étaient utilisées comme pectoraux. Nous faisions sécher notre récolte et nous la vendions à la pharmacie ; l’argent était destiné à la coopérative scolaire, nous achetions du matériel pour les travaux manuels ou des livres ;

– l’élevage de vers à soie : nous avons fait cette expérience une seule fois car l’organisation de notre « magnanerie » prenait de la place et du temps. Imaginez un coin de la classe réservé à l’élevage ; la maîtresse avait acheté des œufs de vers à soie, les œufs incubaient pendant trois ou quatre jours, les petits vers filiformes qui sortaient des œufs grossissaient grâce à des quantités de feuilles de mûrier qu’ils dévoraient. Après quatre mues, ils atteignaient cinq centimètres… À ce moment-là, ils montaient dans des branches de genêt que nous avions installées et construisaient leurs cocons pendant trois jours ; les cocons blancs grisâtres étaient vendus, dévidés pour obtenir des fils de soie naturelle.

Mais quel travail ! Il fallait des quantités de feuilles de mûrier pour nourrir nos pensionnaires, et le nettoyage prenait du temps. Garçons et filles avaient naturellement leur place dans cette activité. Nous allions, en dehors des heures scolaires, cueillir des feuilles de mûrier, les branches basses étaient plus accessibles aux filles. Des parents nous aidaient et nous donnaient des conseils. On avait élevé des vers à soie dans la région, il y avait donc des mûriers au bord des routes.

Finalement, cette magnanerie a été un vrai précurseur de nos entreprises de meute ! C’est peut-être là que j’ai puisé mon inspiration pour la méthode Louveteaux… J’ai aussi l’impression que, dans mon école, nous avions le temps de tout faire, puisque j’ai aussi appris à lire, écrire et compter !

 

Mon milieu familial : un peu personnel…

 

J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans un milieu « mixte » : en famille, six enfants (quatre filles, deux garçons) et de nombreux cousins et cousines avec lesquels nous passions nos vacances. À l’école élémentaire du village, il n’y avait que deux classes mixtes et le collège était mixte aussi. Mes premières expériences de vie scolaire entre filles se situent à partir de la seconde. Mon entrée dans le scoutisme s’est faite à ce moment-là. Après une année d’éclaireuse à la F.F.E., j’ai eu la responsabilité, aux Éclaireurs de France, d’une meute qui, en 48-49, est devenue mixte. En même temps, je constituais un clan routier, également mixte.

 

J’ai, bien sûr, été marquée par les jeux et les activités que j’ai pu vivre, enfant et adolescente, avec les garçons. Il n’y avait pas de différence dans les rôles que nous avions : les garçons jouaient à la marelle, à la marchande (des photos en témoignent), les filles grimpaient aux arbres ! Je peux vous expliquer le jeu du parachute : nous repérions les jeunes pins sur la colline du Vieil Ey ; nous grimpions à l’arbre en nous agrippant au tronc long et fluet, donc souples ; parvenus assez haut, nous lâchions brusquement le pin avec nos pieds et nos jambes et, suspendus seulement par les bras, nous faisons plier l’arbre et nous nous retrouvions sur le sol (avec un peu de résine). Un vrai parachute ! Le pin reprenait heureusement sa forme, car notre poids était léger !

 

J’ai envie de dire, comme Colette : « Je savais grimper, siffler, courir… » mais (ajoute Colette) « personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau, de biche ». Je faisais des courses de pommes sur le  ruisseau de notre jardin, c’était notre tour de France fluvial : les pommes flottaient, emportées par le courant, elles étaient nos cyclistes et j’étais André Le Duc, mon frère Antonin Magne (coureurs cyclistes de l’époque). Les travaux d’aiguille n’étaient pas réservés aux filles. Un de mes frères avait, comme ses sœurs, un ouvrage au point de tige et le chien qu’il brodait sur la housse avait belle allure, un autre de mes frères m’a appris à faire une boutonnière. À la pêche dans la rivière, c’était quand même les garçons qui pêchaient le plus de poissons (ils étaient mieux équipés !) et c’était nous, les filles, qui préparions, en les vidant, des dizaines de petits poissons. Cette alternance de tâches dites « garçons »  ou « filles » nous paraissait naturelle car nous avions beaucoup d’activités communes où se mêlaient nos « compétences ». Quand nous construisions des villages miniatures, l’adresse des garçons dans la construction ou la menuiserie s’alliaient parfaitement à la minutie des jardins et des décors floraux inventés par les filles.

 

Si je fais resurgir ces souvenirs d’enfance, c’est peut-être pour me prouver à moi-même que faire vivre une meute essentiellement constituée de garçons avait, pour moi, un côté anormal. J’avais sans doute envie de faire vivre à des petites filles ce plaisir, partagé avec les petits garçons, d’activités de plein air, ce plaisir de réalisations où chacun trouve sa place, apporte ce qu’il sait faire pour que le résultat final soit une réussite commune aux filles et aux garçons. C’est donc naturellement que j’ai ouvert ma meute aux filles. Mais je n’étais pas la seule à m’engager dans cette voie.

 

 


 

L’élargissement de la coéducation à l’ensemble du Mouvement

 

Sous l’impulsion du Comité Directeur et de l’équipe nationale, qui, dès 1948, élargissent le Mouvement aux filles, je contribue, avec l’équipe nationale Louveteaux, à la mise en place de la coéducation dans les meutes. Le scoutisme des Éclaireurs de France était un cadre idéal pour une formation à la démocratie. Et pour une formation à la démocratie, la coéducation s’impose !

 

La guerre nous avait mûris, nous avait permis de mettre en évidence la nécessité d’un engagement civique, social, de donner un sens à notre vie. Les responsables E.D.F. avaient la chance de pouvoir proposer, innover. Ils appartenaient à un groupe auquel on adhère librement, à un groupe dont les membres ont approximativement le même âge (contrairement à la famille), à un groupe dans lequel il n’y avait pas de compétition (contrairement à l’école), à un groupe encadré, organisé avec des responsables engagés, prêts à faire confiance. Depuis sa fondation, le scoutisme offrait tout cela, mais comment imaginer une formation équilibrée, destinée à préparer des adultes à être des citoyens sans la présence des filles et des garçons ? Cette évidence s’imposait à nous. À la branche Louveteaux, nous nous sommes mis au travail !

 

Un travail de réflexion

 

Si la coéducation s’imposait à certains naturellement, son extension à l’ensemble de la branche nécessitait une réflexion approfondie. L’étude, l’écriture, la diffusion d’une « méthode » rigoureuse de travail a pris beaucoup de temps.

 

Dans un premier temps, notre objectif devait être clair : nous participons à la formation des hommes et des femmes de demain, amenés à prendre les mêmes responsabilités. Cette réflexion citoyenne a fait l’objet de nombreux débats. Il fallait combattre les préjugés : « les femmes ne feront jamais un métier d’homme », « la femme s’occupe des enfants », « l’éducation et la formation des filles et des garçons doivent être séparés », etc. Des femmes célèbres de notre histoire, Maryse Bastié, Irène Joliot-Curie… nous ont beaucoup aidés. Un texte de Platon – trois siècles avant Jésus-Christ – nous prouvait que le problème de l’égalité des hommes et des femmes et de la formation en commun avait déjà été posé dans « La République » et que nous n’inventions rien ! (Voir le texte en annexe)

 

Depuis peu de temps, les femmes avaient le droit de vote. Ce droit, décidé par de Gaulle dans le cadre du Gouvernement Provisoire de la République Française, s’est exercé dès l’automne 1945 pour l’élection de l’Assemblée Constituante. Rappelons aussi que Léon Blum, dans son gouvernement, en 1936, avait nommé des femmes secrétaires d’État. Tout ce travail autour de la citoyenneté, facilité par le contexte d’après-guerre, donnait une dimension sérieuse à notre élaboration de la méthode Louveteaux.

 

Annexe : extrait de « La République » de Platon :

« Communauté de fonctions entre les deux sexes »

 

Avant nous, plus de trois siècles avant Jésus-Christ, Platon concevait la république avec des hommes et des femmes appliqués aux mêmes tâches, recevant ensemble la même éducation. Il balayait les critiques : « L’habitude aura tôt fait de justifier les pratiques qui ne choquent, en somme, que l’usage reçu »…

 

« Dans notre État, hommes et femmes seront appliqués aux mêmes tâches et, pour s’y préparer, recevront la même éducation. Entre les deux sexes il n’existe en effet aucune différence de nature sous le rapport des aptitudes techniques. Chez l’homme, ces aptitudes sont susceptibles d’un développement plus complet parce que servies par une force corporelle plus grande, mais c’est là une supériorité purement quantitative. Devant prendre part aux rudes travaux de la guerre, les femmes de nos gardiens s’exerceront avec les hommes dans les gymnases. Comme eux, elles ne craindront pas de quitter leurs vêtements, puisque la nudité convient aux exercices de la palestre. Certes, les plaisants ne manqueront pas de rire, de se moquer du bizarre spectacle qui leur sera offert, quand hommes et femmes de tout âge s’entraîneront nus, sans souci des rides et des marques indélébiles qu’a pu laisser sur leur corps le passage des années. Mais qu’importe ! Celui qui poursuit un but excellent – le développement harmonieux de sa nature – n’a point à tenir compte des railleries dictées par la sottise ou l’ignorance. D’ailleurs, l’habitude aura tôt fait de justifier des pratiques qui ne choquent, en somme, que l’usage reçu.

On choisira, parmi les femmes, celles qui sont douées d’un naturel propre à la garde, et, après avoir cultivé leurs qualités natives par la musique et la gymnastique, on les donnera pour compagnes et collaboratrices aux gardiens et aux chefs, car il n’est de haute fonction qu’elles ne puissent exercer »

(Livre V - Éditions Flammarion - Traducteur Roger Baccou)

 

 


 

L’élaboration de la « méthode nouvelle » Louveteaux : esprit et méthode

 

Faire de la coéducation signifiait faire une éducation adaptée aux filles et aux garçons, donc repenser notre méthode de branche, qui avait été prévue pour les garçons chez les E.D.F., s’imposait.

 

Il fallait mettre l’accent sur les réalisations en commun où chacun trouverait sa place. L’entreprise de meute est née avec sa gouvernance, le conseil de meute. Il fallait réduire le cadre trop masculin du Livre de la Jungle, ne garder que le côté fiction comme base de grands jeux. Puisque la coéducation était pensée comme une formation à la citoyenneté, il fallait donner la priorité à une pédagogie où l’initiation (ou l’apprentissage) à la démocratie avait sa place. Là encore, le conseil de meute était le moteur.

 

« Coéducation » était indissociable de « société de jeunes ». Nos réunions d’équipe nationale, nos stages de formation de responsables départementaux, nos Cappy (stages de formation de responsables de meutes), se sont centrés sur l’élaboration, l’écriture, la diffusion, la pratique d’une méthode très spécifique à la branche Louveteaux. La brochure « Esprit et méthode » a été publiée en 1956, après une expérimentation de quelques années. J’ai re-feuilleté ce document, que j’avais en grande partie rédigé, et j’ai souhaité en préciser quelques points qui concernent la coéducation. Feuilletons-le ensemble…

 

– Nous n’avons pas imposé la coéducation :

 

Page 2, on peut lire : « au sein du Mouvement vivent des meutes mixtes de louveteaux ou des meutes de garçons et des meutes de filles »

Commentaire : quelques responsables de meutes garçons sont restés fidèles à leurs louveteaux garçons ; à ma connaissance, il y a eu très peu ou il n’y a pas eu de meutes de filles.

 

– Nous avons beaucoup travaillé et pris beaucoup de précautions :

 

Pages 31 à 33 : les textes concernant l’application de la coéducation furent longuement discutés : « hommes et femmes complémentaires et égaux », tout particulièrement pesé !

Commentaire : Force a été de constater que les filles et les garçons arrivant dans les meutes n’avaient « ni les mêmes goûts ni les mêmes possibilités ». Les parents l’affirmaient, les enfants disaient qu’ils n’aimaient pas les mêmes jeux. Dans les villes et les grands villages, les écoles étaient différentes pour les garçons et les filles. Il était clair que nous ne pouvions ignorer cet état de fait.

Mais nous nous sommes très vite aperçu que les différences entre filles et garçons étaient beaucoup plus mises en avant par la société que par les enfants eux-mêmes. Le vécu à la meute était simple : les filles étaient gaies, enthousiastes, joyeuses. Les garçons étaient souvent étonnés par les performances des filles dans les jeux, ils acceptaient facilement de prendre une fille dans leur équipe. Les conseils de meute étaient vivants.

 

Quelques souvenirs :

– un louveteau venant d’une meute de Bretagne, essentiellement masculine, arrive dans ma meute mixte, très classique, avec tous ses brevets et son uniforme impeccable ; il découvre la coéducation avec une certaine réticence, il s’exprime avec l’assurance d’un « ancien » : « finalement, c’est pas mal, les filles à la meute, nous les garçons on leur apprend pas mal de choses »

– « quoi par exemple ? » demandais-je… « à courir plus vite, à se cacher dans les bois… ». « Et toi, qu’est-ce que tu apprends ? » « Je ne savais pas qu’on pouvait jouer avec les filles, je n’ai pas de sœur » « Alors c’est bien ? » « C’est comme des copains, peut-être mieux, elles m’aident à ranger mon sac ! »

– pour traverser un ruisseau, la première à se lancer est une fille, sous les applaudissements des garçons.

 

En ce qui concerne les précautions qui se sont imposées, ce qui est écrit  pages 31 et 32 dans Esprit et Méthode traduit bien nos préoccupations – peut-être avec l’intention de convaincre ceux qui ne croyaient pas à la coéducation.

Commentaire : Les cadres, en majorité des cheftaines, accueillaient favorablement le changement dans la façon de considérer les petites filles et ont su, naturellement, s’adapter.

 

Dans ma meute, déjà constituée de garçons j’ai préparé l’arrivée des filles en demandant aux louveteaux qui avaient une sœur de proposer aux parents de la faire entrer à la meute, j’ai sollicité les familles des responsables du groupe du groupe E.D.F., j’ai invité deux petites filles d’une même famille, j’ai demandé l’aide d’une institutrice favorable à la coéducation…

 

– Nous avons beaucoup insisté sur la nécessité d’avoir un groupe équilibré :

 

Les sizaines mixtes favorisaient l’équilibre du groupe mais nous avons supprimé les « sizainiers » car devenir un petit chef opposait filles et garçons, les garçons voulaient rester sizainiers. Dans les camps et cantonnements, toilette et couchage devaient faire l’objet d’un soin particulier. Les échos que nous avions, les visites de camps montraient que les problèmes étaient rares. Mai 68 a toutefois entraîné quelques « bavures ». Dans un camp où les tentes étaient mixtes et où les responsables se comportaient eux-mêmes trop librement, des petites ? filles sont venues se plaindre au chef de camp : « les garçons nous embêtent la nuit ! ». J’ai pu constater que, lorsque des règles précises étaient respectées, il existait une très grande simplicité dans le comportement des garçons et des filles, au lever, au coucher, à la toilette, au bain dans une rivière.

 

Exemple : au cours d’une baignade un peu improvisée dans une petite rivière, les enfants qui le souhaitaient ont spontanément quitté leur vêtement et ont pataugé en culotte ou slip. Il suffisait de prendre les choses simplement !

 

– Nous avons toujours insisté sur la vigilance…

 

Nous avons demandé aux responsables d’aborder les problèmes, lorsqu’ils se posaient, avec clarté et simplicité. Les enfants devaient se sentir en sécurité et suffisamment proches de leurs « chefs » pour parler des petits problèmes de la vie quotidienne. Nous avons insisté sur l’attitude irréprochable des cadres. Je n’ai pas eu connaissance de gros problèmes. Les parents un peu réticents étaient plus présents dans les groupes, dans les camps. Ils se sentaient plus impliqués dans l’éducation de leur enfant.

 

 


 

 

– L’uniforme Louveteaux :

 

La question s’est évidemment posée tout de suite,  comme le montre Esprit et Méthode page 13 :  « Culotte bleu marine pour les garçons, jupe bleu marine et culotte de gymnastique fermée pour les filles »…

Commentaire : notre souci a été d’éviter la petite culotte blanche visible à chaque mouvement…

 

– L’adaptation du Livre de la jungle :

 

Voir Esprit et Méthode p.17 : l’équipe nationale Louveteaux a créé le personnage de Bengali.

Commentaire : tout en conservant le mythe profondément poétique qui est celui du Livre de la jungle, celui de cette graine d’homme qui vit au contact des animaux qui l’élèvent et deviennent ses maîtres et compagnons, nous avons créé le personnage de Bengali. L’introduction de cette petite fille dans la jungle était destinée à aider les responsables de meutes mixtes, si toutefois ça leur semblait nécessaire.  En fait, le personnage de Bengali n’a pas été beaucoup utilisé. Sans doute, la fiction jungle a perdu de son importance au fil des années. Certains l’ont regretté, mais les responsables qui aimaient le Livre de la jungle l’ont intégré à leur programme.

 

– L’entreprise de meute :

 

Elle est devenue l’activité dominante. Faisant appel aux idées, aux qualités et aux compétences de tous pour une réalisation commune, l’entreprise était décidée, réalisée, évaluée ensemble.

Ce fut une grande idée, difficile à mettre en place mais tellement enrichissante pour les filles, les garçons et les cadres.

 

– Le conseil de meute :

 

Permettant à chacun de s’exprimer, d’écouter l’autre, il a été incontestablement un facteur d’équilibre, et aussi d’élan commun qui efface les divergences tout en enrichissant les différences.

Le style de nos réflexions, de nos conseils, qui est celui de cette briochure « Esprit et méthode » prouve bien le sérieux avec lequel s’est faite la coéducation dans le Mouvement des Éclaireurs de France. C’est aussi le style de l’époque !

 

– L’éducation sexuelle :

 

À partir du moment où nous avons entrepris de faire de la coéducation dans les meutes, nous avons décidé de mettre dans nos programmes de stages de formation des entretiens d’éducation sexuelle. L’intervenant était un des adultes de l’équipe de direction, parfois un médecin. Après un bref rappel « théorique », nous répondions aux questions. On abordait, bien sûr, le problème de la « transmission » auprès des enfants (comment répondre aux questions, quelles règles observer), compte tenu de l’époque où les connaissances dans ce domaine étaient parcimonieuses.

Je place ici un flash sur ces deux époques si différentes :

– 1947 : un louveteau de 9 ans, revenant du mariage de sa grande sœur, m’a demandé si c’était au mariage que le mari aurait des petites graines ;

– 1958 : une maman de louveteaux m’a transmis la conversation surprise entre ses deux garçons Bernard et Michel (9 et 8 ans) revenant du cantonnement de Molines en Champsaur. Ils se demandent où et quand les petites graines de leur papa passaient dans le ventre de leur maman (ils avaient trois petits frères et sœurs), ils avançaient une explication : cela se passait… à la cave !

– 2014 : l’agenda d’un collégien de 6e (11 ans) comporte, dans les pages « L’étudiant vous informe », les « recettes pour un premier baiser plus langoureux » et pour passer à l’acte « la première fois ».

Je ne porte pas de jugement sur ces informations, je souhaite simplement mettre en évidence les différences d’époques et situer le contexte dans lequel nous avons – courageusement ! – abordé des questions souvent délicates. En annexe, quelques pages sur le sujet

 

– Des réticences :

 

Des réticences sont souvent venues du Mouvement lui-même. En 1949, au cours d’une réunion à Paris qui regroupait les assistants départementaux de la branche Louveteaux, des inquiétudes sont apparues. Les responsables ne se sentaient pas prêts à se lancer dans cette nouvelle voie : on a des meutes de garçons, ça marche bien, la méthode convient aux garçons, il y a Mowgli dans la jungle, on ne veut pas changer nos habitudes. Les garçons dans les camps ont une vie un peu rude, les filles ne s’adapteront pas, les jeux des garçons et des filles sont différents… Certaines cheftaines, souvent isolées, ont fait une véritable opposition.

 

Les parents, dans les groupes, ont posé beaucoup de questions mais il n’y a pas eu, à ma connaissance, de garçons retirés des meutes quand la coéducation s’est mis en place, les parents qui ne l’approuvaient pas n’inscrivaient pas leurs enfants… tout simplement. Les éclaireurs ont toujours basé leur action sur l’adhésion.

 

Des réticences sont également venues des enfants eux-mêmes, qui traduisaient sans doute l’inquiétude des parents. Je relate quelques remarques faites par les louveteaux : « pourquoi des filles, on est bien sans les filles ! » « les filles sont peureuses, on ne pourra plus faire des jeux dans les bois, ou au clair de lune » , « moi, je veux bien des filles, mais je veux rester sizainier »…

 

L’accueil des filles dans les meutes a quelquefois posé quelques problèmes : exemple de la meute de Tarbes, rapporté par Odile Victor (bientôt centenaire !) :

« S’il y a des filles, on vient plus ! » me préviennent mes garçons à la fin du conseil de meute où j’avais émis cette possibilité… « Je viendrai toute seule et j’attendrai que vous changiez d’avis » rétorquai-je. J’avais en réserve une véritable « Fifi Brindacier », 8 ans, jolie comme un cœur, vive, sportive, désireuse d’activités de plein air… Et lorsque le jeu de piste d’un des jeudis suivants entraîna longuement mes « frondeurs » à la poursuite d’un chevreuil particulièrement rusé et habile, lequel se révéla être une fille, riante et essoufflée… ; « des filles comme ça, on en veut ». Josette amena deux de ses camarades de classe, Andrée et Martine. Et, à partir de là, l’unité devint mixte à la satisfaction de tous.

 

– Des exemples très positifs :

 

On pourrait en citer beaucoup ; restons sur l’image de ces deux louveteaux et de ces petites filles qui ont fait avancer la coéducation.

 

Je me souviens de l’arrivée à la meute d’un petit garçon un peu fragile. J.P. n’aimait pas les courses trop rapides, il craignait l’eau froide et ne voulait que des tartines de pain « minces, minces, minces ». Les filles l’entouraient, le protégeaient, et les garçons, d’abord moqueurs, étaient un peu jaloux. Le conseil de meute a été très utile pour permettre à J.P. de trouver sa place… et pour montrer l’utilité des filles !

 

Je me souviens d’un conseil de meute auquel j’avais assisté. Les louveteaux indiquaient à quoi ils jouaient chez eux. Les petites filles s’exprimaient peu car les jeux de « la marchande » ou de « la poupée » soulevaient des moqueries de la part des garçons. J’évoquais mon enfance avec mon frère et un cousin qui jouaient à la marchande… Alors un louveteau plein d’entrain a lancé « moi aussi j’aime jouer à la dînette avec ma sœur, je fais des salades de fruits ». Des enfants on ri, mais après avoir parlé du rôle des hommes auprès des enfants (médecins, enseignants, papa…), toute la meute était prête à ne plus faire de différences entre les jeux.

Dans l’ensemble, l’entrée des filles dans les meutes de garçons déjà existantes s’est bien passée. Par la suite, de nombreuses meutes ont été constituées, mixtes dès le départ. Cela n’a posé aucun problème à ma connaissance.

 

 


 

 

En guise de conclusion : vers l’avenir ?

 

Tout cela a été possible car notre place dans le monde de l’éducation était, à cette époque, certes modeste mais claire : il y avait la famille, cadre précis, rassurant, reproduisant la plupart du temps traditions et rites ; il y avait l’école, cadre précis dont la mission était d’enseigner – apprentissage scolaire mais aussi éducation civique, morale, au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale – ; il y avait les institutions religieuses… Nous avions, entre l’école et la famille, trouvé une place.

Le monde a changé, les cadres de vie ont craqué. Téléphone, Internet, réseaux sociaux… ont considérablement agrandi l’univers de l’information, de la communication ; la proximité, « l’immédiateté » ont bouleversé les relations dans la vie quotidienne de chacun. Famille, école doivent compter avec cet omniprésent virtuel qui nous entoure. C’est une marée éducative en miettes, pas maîtrisée, qui engloutit les enfants et les adolescents. Quel est le pouvoir des éducateurs ?

À notre époque, nous avions l’impression d’avoir un pouvoir, ou, tout au moins, une possibilité éducative. Si les objectifs restent les mêmes pour les éducateurs d’aujourd’hui, à savoir (contribuer à) former des citoyens, apprendre la démocratie, plus rien n’est simple et les chemins pour y arriver sont à découvrir. Peut-être passent-ils par une prise de conscience de l’importance de la réflexion, par une formation de l’esprit critique… afin de rester libre ?