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2018 : le scoutisme d’extension E.D.F. à l’Institut de Villeurbanne

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2018 : le scoutisme d’extension E.D.F. à l’Institut de Villeurbanne
Témoignage
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… en direction de jeunes handicapés sensoriels (sourds et malvoyants)

 

 

Le texte qui suit est le résumé d’une intervention lors de la « journée de la mémoire du scoutisme laïque » le 28 novembre 2018.


Notre scoutisme d’extension chez les handicapés sensoriels

Exemple du groupe de Villeurbanne

 

Intervention de Raymonde Derouard,

Pilote de l’Observatoire de la Laïcité et des Discriminations des E.E.D.F.


Je ne suis pas un témoin direct de la  première partie du scoutisme d’extension à Villeurbanne. Je laisserai parler le responsable du groupe Robert Taurelle (Bison). Il a connu des témoins directs de l’époque des fondateurs du groupe Extension de l’Institut. Au travers de son récit de l’histoire du groupe Jean Bart dans ses cinquante premières années, qui porte le titre « Éclaireuses et Éclaireurs de France, Groupe de Villeurbanne », nous pouvons esquisser ce qu’ont été la naissance et la croissance de l’un des premiers groupes Extension de notre scoutisme, dédié aux jeunes aveugles, sourds et muets.

Il n’y a aucune trace de l’activité du scoutisme d’extension dans les archives de la ville de Villeurbanne ni dans celles du centre Gallieni.

Comme le scoutisme créé par Baden Powell,  le scoutisme d’extension naît d’un constat, d’une nécessité  et d’une rencontre.


Plaque de l’Institut


L’Institut de Villeurbanne accueille des aveugles, des sourds, muets mais aussi quelques arriérés mentaux. C’est pourtant un lieu d’innovation pédagogique dans l’éducation des enfants sourds à une époque où l’on ne parle pas d’intégration, et où l’on met dans des instituts spécialisés les enfants handicapés pour les écarter de la société.

Les enfants sont internes, certains habitent très loin, car il y a peu de lieux d’accueil spécialisés. De plus,  l’Institut a un système de bourses qui permet d’aider les familles.

 

Le scoutisme à l’intérieur de l’Institut

1934, Annette Waltz  travaille à l’Institut de Villeurbanne,  son père est le Commissaire de Province du Lyonnais, elle connaît le scoutisme et  les Éclaireurs de France. Elle comprend tout l’intérêt de la méthode scoute pour des jeunes enfants internes loin de leur famille avec peu de loisirs. Elle crée la meute Chill. On peut penser que la fiction du Livre de la Jungle leur permet de s’évader et de se construire un monde de possibles.

 


 

Le groupe Jean Bart entre à l’Institut


À sa  suite, deux ans plus tard, en 1936, Lucien Perrichon crée la troupe d’Éclaireurs « Louis Braille », dans laquelle cohabitent des garçons sourds, des muets et des aveugles.

En 1941, René Pellet,  est nommé, après sa démobilisation, directeur de l’Institut de Villeurbanne. Il observe le travail effectué par Annette et Lucien et voit tous les apports du scoutisme pour ses élèves. Il décide d’aller plus loin et de renforcer la formation des chefs et cheftaines. René Waltz, qui n’est plus Commissaire de Province à ce moment lui  recommande une cheftaine confirmée Yvonne Durmelat apte à former et faire progresser les chefs. Yvonne accepte malgré une certaine appréhension, comme beaucoup de personnes de cette époque, elle a peu, voire pas de contacts avec des handicapés qui vivent souvent à l’écart de la société dans des établissements ou dans leur famille.

La nouvelle meute débute à l’Institut en avril 1942.

On retrouve dans les archives le nombre de jeunes : 80 garçons et  la composition des unités :

  • Meute des Loups Joyeux : Cheftaines de meute Yvonne Durmelat et Jeanne Méant
  • Troupe Louis Braille : Chef de troupe Lucien Perrichon
  • Clan Valentin Hauÿ : Chef de clan René Pellet
  • Secrétaire Henri Loiseau

Dès 1943, les effectifs permettent la création d’une deuxième meute : « Les pattes agiles », encadrée par Yvonne Lonchambon et Germaine Vollaire. Marguerite Pellet est nommée chef de meute adjoint stagiaire en aout 1942.

Notons qu’entre 1941 et 1944, le couple René et Margueritte Pellet va être au cœur de la vie expérimentale sur le plan de la pédagogie scoute. René est arrivé dans cet institut en 1931. Il en devient le directeur en juillet 1941 et devient, suite à une régularisation par Pierre François, Commissaire national, chef de groupe la même année, puis commissaire de district assistant le 18 décembre, commissaire local stagiaire en juin 1942 et commissaire de district pour le Lyonnais le 2 février 1943.  René Pellet, présent dans l’école depuis 1931 a choisi l’« enfance anormale » et s’engage dans un travail de thèse dès cette époque avec comme sujet « Des premières perceptions du concret à la conception de l’abstrait, étude chez l’enfant sourd-muet ». Sa  passion pour les « méthodes actives » va le conduire vers le Scoutisme grâce à sa rencontre avec  Jean Kergomard, directeur de l’École Normale, d’une part et avec les chefs E.D.F. de l’Institut d’autre part. Il est celui qui donne un élan considérable au scoutisme d’extension dans l’Institut.

 

Quel scoutisme pour ces unités extension ?


Celui que nous connaissons, avec ses objectifs qui prennent encore plus de sens pour des enfants qui sont internes et ont peu de contacts avec l’extérieur : recherche de l’autonomie, prise de responsabilités, engagement, dépassement de soi, vie en sizaine ou en patrouille.

Les chefs et cheftaines explorent le livre des brevets et se rendent compte qu’avec une bonne préparation, leurs éclaireurs et leurs louveteaux  peuvent tout faire. Ils ont la volonté de les faire vivre « Comme les autres », ce qui deviendra la devise de la « branche » Extension. Pour exemple, les routiers du clan pratiquent l’escalade et la descente en rappel…

Ce groupe de scoutisme d’extension obtient une telle réussite qu’il reçoit la visite d’une délégation des Scouts de France et des Éclaireurs Unionistes accompagnée de Mme Lévy-Danon (Érable) Commissaire Nationale de la branche extension.

C’est seulement  sept ans après que Robert Bonnet est autorisé par le Commissaire Régional à implanter un nouveau groupe d’Éclaireurs de France qui prend le nom de Jean Bart et auquel on rattache  la meute Raksha présente à Villeurbanne.  Le premier local étant destiné à devenir une maternité, le groupe Jean Bart trouve refuge dans les locaux de l’Institut jusqu’en 1946.

Bien que totalement indépendant du groupe Jean Bart, la proximité fait que les relations sont courantes entre l’Extension et les Éclaireurs. Il y aura quelques sorties communes et la patrouille des Lynx accueillera un muet et un sourd pour le camp d’été.

En 1941, René Pellet, son épouse Marguerite et des chefs sont approchés pour participer à un réseau de résistance dont la cellule est située à l’Institut. Le réseau Marco Polo est né. En 1943, la Gestapo perquisitionne l’Institut et monte une souricière qui conduit à l’arrestation d’une douzaine de membres du réseau, dont Marguerite Pellet et des responsables Éclaireurs. Les enfants de René et Marguerite sont mis en sécurité par Robert Bonnet, le chef de troupe de Jean Bart. En 1944, la deuxième cellule est découverte et René Pellet arrêté.
Malgré ces événements, il y a aura des unités à l’Institut jusqu’en 1948.

À la fin de la guerre, en 1945, les routiers rescapés des camps de concentration retrouvent Mme Lévy-Danon (Érable) à Paris pour reformer le noyau de l’unité nationale extension.

On ne reparlera plus de l’extension à Villeurbanne avant avril 1963, au moment où Isard (Chantal Desvignes), une cheftaine du groupe Jean Bart, entre comme monitrice à l’Institut.



 

Témoignage de Chantal Desvigne (Isard)

 

J’étais cheftaine de louveteaux au groupe Jean Bart et je suis rentrée à l’école des aveugles pour être monitrice en 1962 auprès des garçons de 10 à 14 ans. Je m’occupais d’eux pendant les temps libres et les week-ends.

Le dimanche après-midi, les enfants sortaient en rang deux par deux, pour faire le tour du quartier et finir l’après-midi…devant la télévision !

Tout naturellement, après des discussions avec Bison, notre chef de groupe, l’idée m’est venue de créer une troupe extension à l’intérieur de l’internat. J’étais monitrice, j’étais connue et présente ce qui facilita les démarches. Mme Mortel, la Directrice de l’école, me connaissait bien puisque j’avais aussi ses deux garçons aux louveteaux depuis deux ans.

J’ai créé une unité d’éclaireurs, c’était la tranche d’âge dont je m’occupais. Il n’y avait que des garçons, les filles étaient dans l’autre partie de l’école : la mixité n’existait pas encore.

La troupe extension a vu le jour en avril 1963 ; très vite j’ai eu 22 garçons présents régulièrement. Nous lui avons donné tout naturellement  le nom de Robert Bonnet, créateur du groupe Jean Bart.

La troupe extension était une unité à part entière du groupe. Tous les chefs et cheftaines étaient des adultes qui appartenaient tous à la même maîtrise.

Nous faisions des réunions indépendantes à l’intérieur du local Jean Bart, mais les sorties étaient faites en commun.

Pour la troupe j’étais secondée par Daniel Banchet, un jeune demi-voyant de l’école qui lui était chez les grands. Je n’ai pas fait de formation spécifique pour encadrer la troupe, j’ai appris à l’internat ; pour le scoutisme, j’avais fait le Cappy en 1961.

Pas de camp le premier été, nous n’étions pas prêts. L’année suivante, les activités traditionnelles continuent avec des week-ends communs avec le groupe Jean Bart pour préparer le camp d’été.

 

 

Jacques, demi voyant, allume le feu

 

 


Balan : aménagement avec des cordes


Les activités avec des éclaireurs aveugles étaient  simplement adaptées, des activités de plein air, du camping, avaient lieu pour leur grand bonheur. Il y avait des « demi-voyants » comme nous les appelions, qui faisaient les tâches délicates comme allumer les foyers.  Nous n’avions pas d’énormes difficultés, je pense qu’à cette époque les normes n’étaient pas strictes comme de nos jours.


Pour le premier camp à Valdrome en 1964, dans ma mémoire il n’y a eu que deux non-voyants complets, Christian Cordier (très débrouillard et d’une perception très fine) et Gérard Mathieu (qui lui, au contraire, était très « bloqué », mais qui a choisi de venir aux éclaireurs et qui a fait plusieurs camps, il aimait beaucoup ce contact avec les éclaireurs du groupe Jean-Bart) , ensuite nous avions des demi-voyants, je me souvient de Jean-Paul Mortel qui était chef de patrouille, Claude Lelouch, Jacques Fort par exemple.

Au camp nous avions formé une patrouille extension « les Renards » ce fut une très belle expérience pour tous et très enrichissante, des liens se sont créés.


 

 

Patrouille des Renards


Pour preuve qu’il n’y avait pas de risques nous avons eu la visite du Sénateur de la Drôme, l’attaché de préfecture qui ont été enchantés et ont même envoyé une lettre de félicitation à Bison.

L’année suivante (1965),  au camp du Fontenil, nous avions une patrouille dans un camp de montagne.

Ils ont fait toutes les activités, y compris les explos en montagne, nous étions deux ou trois responsables habitués à guider les non-voyants ; sur les sentiers ils tenaient des courroies fixées à nos sacs, ils suivaient nos pas.

Fontenil


Ils ont fait la grande explo de plusieurs jours avec une nuit à 1700 m sous tente, des cols comme le col de la Lauze à 2500 m et le lendemain le col du Granon à 2413 m. Je me souviens vraiment de cette explo où Christian et Gérard étaient encore avec nous, je guidais Gérard qui a été heureux d’avoir fait tout ça, lui qui marchait tout raide avant.

Ce camp fut riche pour eux aussi en échanges car nous avons eu des Anglais pendant 15 jours, et deux Tahitiens.


Explo au Val d’Arcine

 


Christian tient le sac de la cheftaine pour se guider


Depuis deux ans aussi  certains éclaireurs de l’extension participent à la fête de groupe, ils ont des rôles dans les personnages des pièces écrites par Bison.

À la rentrée 1965 Guépard est venu me rejoindre à l’extension. C’est lui qui prendra ensuite la troupe.

À Roche Percée, en novembre, les louveteaux passent à la troupe, ils franchissent un pont de singe pour symboliser cette progression. Dès qu’ils ont terminé, les éclaireurs aveugles de l’extension se précipitent pour passer eux aussi, juste pour le plaisir !

 

1966 - Troisième camp d’été à Miallet, entre Limoges et Périgueux

Toujours une patrouille, c’est Guépard qui est leur responsable moi je suis responsable de camp. Idem pour le camp de Lillaz en Italie je n’ai pas de souvenirs marquants, ils sont bien intégrés. À la rentrée 1967, Bernard Marlière laisse le clan pour rejoindre la maîtrise de l’extension.

 

En 1968, Éliane Trouillard (Marmotte), Chantal Colas et Jocelyne Calderer, lancent la meute des louveteaux qui comme les éclaireurs ont des activités communes avec les louveteaux de Jean Bart. Les louveteaux de l’extension font des sorties et des week-ends, mais pas de camp.

 

Les unités extension ont continué jusqu’en 1972 environ. Ensuite commence une période plus difficile pour le groupe, moins de responsables, il n’est plus possible d’encadrer autant d’unités, du côté de l’Internat, les choses changent aussi, les enfants rentrent plus régulièrement chez eux, la pédagogie et l’encadrement évoluent.

L’expérience a été très positive pour la majorité car, d’une part, ils sont restés de nombreuses années, et les Éclés leur ont donné une liberté qu’ils ne connaissaient pas, des contacts réguliers et des activités comme les autres et avec les « voyants » eux les « bigleux » comme ils se nommaient eux-même avec  humour. Le monde était ouvert sur l’extérieur. Ils prenaient de grands fous rires, ils chahutaient avec eux. Les souvenirs des camps sont encore présents pour ceux avec qui j’ai gardé contact.

Et puis, comme je l’ai dit, je n’ai pas les nouvelles de tous mais, parmi eux, Christian Cordier continue à faire de la montagne avec accompagnateur (le tour du Mont Blanc par exemple), Joël Souvy  est impliqué et même président (à une période) de l’association des chiens d’aveugle. Il marche en montagne avec sa chienne.

Pour le groupe Jean Bart, tous ceux que j’ai interrogés, et qui ont fait des activités avec l’extension, ont des souvenirs très vivants bourrés d’anecdotes. Nous avons tous été enrichis par ces moments partagés.