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2018 : le scoutisme d’extension et l’éducation populaire en direction des handicapés auditifs

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2018 : le scoutisme d’extension et l’éducation populaire en direction des handicapés auditifs
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… à partir de l’Institut National de Jeunes Sourds de Paris

 


Le texte qui suit est le résumé d’une intervention lors de la « journée de la mémoire du scoutisme laïque » le 28 novembre 2018.

 

 

Notre scoutisme d’extension chez les « sourds-muets »

Exemple du groupe de l’Institut National de Jeunes Sourds de Paris 1934-2016

 

Intervention de Catherine Bastide, ancienne responsable Extension, ancienne membre du Comité Directeur E.D.F.

 

 

Une définition :


Commençons par une petite leçon de vocabulaire.

Au terme « sourd » qui a toujours été – et est toujours – employé pour désigner une personne qui n’entend pas ou qui entend mal, se sont ajoutés d’autres vocables.
Certains se réfèrent :

-   au moyen de communication : sourd muet, sourd parlant, sourd signant,

-   au degré de surdité : demi-sourd, sourd léger, moyen, sévère, profond,

-   à l’âge de la surdité : devenu sourd, sourd de naissance,

-   aux aides techniques : sourd appareillé, implanté…

D’autres veulent éviter le mot « sourd » jugé péjoratif et le remplacent. Par exemple, on parle du monde du silence ou du monde silencieux, de malentendants, d’handicapés auditifs et, actuellement, de « personnes en situation de handicap auditif ».

Nous emploierons le mot « sourd » dans sa définition initiale.

Un jeune enfant atteint d’une surdité sévère ou profonde ne peut pas apprendre à parler spontanément, puisqu’il ne perçoit pas les sons habituels de la voix humaine. Sans appareillage, sans éducation spéciale, il est muet…

En France, l’abbé de l’Épée fonde, au XVIIIe siècle, la première école publique, en regroupant des élèves sourds et en reconnaissant les signes comme moyen de communication.

 

Un peu d’histoire : les premières années


En Angleterre, des troupes de scouts sourds-muets existent depuis les années 20 et le scoutisme est adopté comme base pédagogique à la Royal Cross School de Preston.

En France, en 1934, la première troupe E.D.F. est créée à l’Institution Nationale des Sourds-Muets de Paris. Comme responsables, Louis Theunissen et Pierre Denis-Gaillard, sourd lui-même, à qui le Comité Directeur des E.D.F. confie la « branche Extension » ; c’est lui qui, avant la guerre, est chargé de développer le scoutisme E.D.F. auprès de ceux que l’on appelait les infirmes, les malades, les exclus.  La troupe de l’I.N.S.M. est rattachée à un groupe d’entendants, Pasteur, et, entre autres activités, pratique le nautisme. En 1937, huit éclaireurs sourds participent au Jamboree aux Pays-Bas.

Pendant la période de l’occupation, le scoutisme est interdit en zone Nord.


Et la suite, avec ma participation :


En 1946, la troupe de l’I.N.S.M. (qui va devenir l’Institut National de Jeunes Sourds) est recréée, suivie rapidement d’une meute de louveteaux et, par la suite, d’une compagnie d’éclaireuses rattachée à la F.F.E. N. Une équipe d’adultes entendants, dont deux professeurs de l’Institut, forment l’encadrement.

Je vais vous demander de faire un petit effort pour vous plonger ou vous replonger avec moi dans ces années 50. Je me rends à la fête du groupe avec un petit gâteau à la main. Me voici devant le portail du 254, rue Saint-Jacques, très imposant et entouré de hauts murs. J’hésite à entrer, le concierge me dit d’attendre au « parloir ». Je crois m’être trompée car je ne pensais pas trouver un parloir chez les muets ! La cheftaine de louveteaux qui m’a invitée me débarrasse du gâteau et me conduit à la salle des fêtes où a lieu le spectacle.

L'Institut National des Sourds-Muets de Paris


C’est là que je réalise… un, que les sourds-muets sont très bruyants ; deux, qu’ils communiquent entre eux avec les mains, qu’ils s‘adressent par la parole aux entendants et qu’ils lisent sur les lèvres. Les paroles sont difficilement compréhensibles pour celui qui n’a pas l’habitude.

Je ne saurai que plus tard que c’est le résultat d’un congrès international d’enseignants qui, à Milan, en 1880, a interdit l’utilisation des gestes. Conséquence : l’éloignement de tous les adultes « gestuels », le seul modèle adulte reste l’entendant. L’idée est que, grâce aux progrès de la science, les muets deviendraient parlants et la surdité pourrait être vaincue. Non seulement les gestes sont proscrits, mais cette « langue des signes » était complètement dénigrée, comme l’atteste un petit article qui évoque… l’horreur des signes. Malgré tout, cette langue, naturelle pour les sourds, continue à être utilisée par les élèves en dehors des heures de classe, les plus grands l’enseignant aux plus petits : chaque internat construit sa propre langue !

 

Refusez les signes !


Finalement, je laisse tomber mes activités d’éclaireuse (j’ai fait du scoutisme depuis toute petite) et me voilà C.M.A., cheftaine de meute adjointe. Il me faut un minimum de formation : je vais dans des classes où j’apprends la base de la méthode de communication « orale » : parler bien en face, articuler mais pas trop, employer un vocabulaire réduit. Soyons réalistes, il existe deux grandes familles d’handicapés auditifs : ceux qui arrivent à comprendre et se faire comprendre en langage oral et ceux qui, bien qu’ayant appris à parler et à lire sur les lèvres, n’y arrivent pas et n’ont comme moyen de communication que la langue gestuelle.

 

Les difficultés viennent, mais pas du handicap : pour nous, responsables, ce qu’il faut, c’est que le message passe, qu’on communique avec les jeunes. Deux possibilités : une méthode « totale », combinant, non seulement parole et lecture sur les lèvres mais aussi écriture, dessin, mime… et gestes ; ou l’interprète, car dans le groupe il y a toujours un malentendant ou un devenu sourd qui traduit. Nous nous rendons compte que la seule vraie solution à ce problème de communication, et au fait que l’enfant doit avoir la possibilité de se projeter en tant qu’adulte sourd, est d’avoir à nos côtés des responsables sourds bilingues. Quelques grands élèves viennent donc nous rejoindre et deviennent, à leur tour, nos adjoints.

 

Nous ne rencontrons pas trop de difficultés dans les activités scoutes que nous pratiquons, en réunions, sorties, week-ends, camps…  Les jeunes adhèrent, ils aiment la vie très concrète du scoutisme et apprécient la confiance que l’on met en eux. Ils y apprennent le sens des responsabilités et, comme le dit un ancien, à respecter autrui. Quelques précautions à prendre : attention aux voitures qu’ils n’entendent pas, ne pas en perdre (c’est arrivé !)… , ne pas chercher à expliquer mais « faire avec… »,  dans les jeux remplacer l’audition par la vue ou le toucher et la parole par le mime. Au passage, les textes scouts ne sont pas très adaptés : pour les louveteaux, la loi dit : « un louveteau ne s’écoute jamais » ; pour les éclaireurs, « l’éclaireur n’a qu’une parole »… À adapter !

 


Louveteaux en sortie


Alors, d’où viennent les problèmes ? du fait que la majorité des jeunes sont internes dans un internat « fermé » dont on ne sort que pour les vacances, parfois seulement pour les grandes vacances. La discipline est implacable et l’uniforme (de l’institution) obligatoire. Les adultes ne savent pas, pour la plupart, communiquer avec les élèves, c’est aux jeunes de se débrouiller pour se faire comprendre. Le temps passe en classe, en atelier, en études, au réfectoire et au dortoir. Pas de loisirs organisés. Les promenades, en rangs deux par deux jusqu’au square le jeudi et le dimanche, sont encadrées par des surveillants. Les horaires sont stricts. Nous devons prendre les louveteaux tous les jeudis de 13 h 30 à 17 heures. On a intérêt à être en avance, sinon les enfants sont partis à la promenade… Ils portent l’uniforme de l’école, de semaine, pas celui à boutons dorés du dimanche. Nous leur apportons chemises bleu ciel et foulards, noir bordés de rouge ; ils font l’échange de chemises. L’hiver, ils mettent la chemise sur leur pull-over car on n’a pas les moyens de leur en fournir un autre. Heureusement le béret fait partie de l’équipement scolaire.

L’institut ne nous donne aucune subvention, les familles ne payent pratiquement rien et ne sont pas prêtes à participer : nous passons une grande partie de notre temps à trouver des moyens financiers pour payer cotisation, assurance, transports, matériel et aussi chemises et foulards. Le lavage des tenues n’est pas prévu dans le travail des lingères de l’établissement, encore moins de coudre les insignes : à nous de laver et coudre, et surtout de trouver de bonnes volontés pour nous aider.

 

Le dimanche aussi, on peut sortir et généreusement, l’établissement fournit le repas de midi, toujours le même, œuf dur, jambon, pommes de terre à l’eau, Vache qui rit, pomme, pain et eau. Il faut rentrer avant 18h30, heure du dîner. Si nous sommes en retard, le réfectoire étant fermé, nous devons aller acheter de quoi faire des sandwichs. Ces horaires ne facilitent pas la possibilité d’avoir des activités communes avec les entendants, on en a quand même, soit avec ceux du groupe Bellechasse avec lesquels le groupe est jumelé à partir de 1956, soit au cours de rencontres régionales, nationales ou même internationales.