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2018 : notre scoutisme d’extension, un choix de société - Une équipe...

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2018 : notre scoutisme d’extension, un choix de société
Une équipe...
À l'international...
Érable Lévy-Danon
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Une solide « équipe nationale » :


En 1945, Érable a mis en place une solide « équipe nationale Extension ». Denise Kahn, médecin, qui a aujourd’hui 91 ans, a fait partie de cette première équipe. Elle se souvient : « J’avais 18 ans. Étudiante en médecine, j’avais émis le souhait d’aider de jeunes handicapés. Le chef de groupe de Limoges (Denise était, comme Érable, “ réfugiée ” dans le Limousin) auquel je m’étais adressée m’avait mise en relations avec Érable. La réunion qui a fondé l’équipe a eu lieu à Paris en octobre 1945. Érable rassemblait chez elle les pionniers.  Tout le monde était assis par terre. Il y avait trois routiers de Villeurbanne, déportés et revenus miraculeusement, Jacques Lubetzki, survivant d’Auschwitz où ses parents et ses sœurs avaient péri, Solange Weil, étudiante en médecine, André Haim, étudiant en médecine, et moi-même. Pierre Morand, étudiant en médecine, a rejoint l’équipe un peu plus tard. Nous avions des réunions mensuelles au cours desquelles nous faisions le point sur nos activités. »


Tous les membres de cette équipe nationale ont fondé des groupes Extension :

- André Haim a encadré le groupe de Neuilly-sur-Marne (inadaptés mentaux),

- Denise Kahn a travaillé avec lui puis a pris la responsabilité d’un groupe à l’I.M.P. de Brunoy puis à Paris dans le quartier Pernety (14e),

- Pierre Morand encadrait un groupe à l’hôpital Raymond Poincaré à Garches (garçons en rééducation de séquelles de poliomyélite).

À cette première équipe se sont joints rapidement

- Daniel Levif pour les aveugles des groupe de Saint-Mandé et de l’Institut National de Paris (Duroc),

- Catherine Lautmann pour les sourds de l’Institution Nationale des Sourds-Muets (rue Saint-Jacques),

- Émile Muse pour les tuberculeux osseux de Berck…

Un groupe de polytechniciens animait une troupe centrée sur l’établissement de l’Assistance Publique recevant, à Denfert-Rochereau, des enfants abandonnés par leur famille. D’autres, recrutés par Yvon Bastide, sont venus se joindre à cette équipe, avec les jeunes de l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse ou de l’Institution Nationale des Sourds-Muets.

 

Une action nationale : une politique d’information


L’équipe nationale Extension mise en place, Érable a voulu accroître son action sur le plan national et sur le plan international.

Sur le plan national, il fallait faire connaître l’Extension et recruter des cadres. Des contacts suivis avec l’Inspection Générale de l’Éducation Nationale (en particulier Madame Meizex et Madame Sourgen, chargées des classes de perfectionnement), avec des chefs d’établissement, des directeurs d’hôpitaux, ont permis de créer des réseaux de recrutement de cadres. J’ai accompagné Érable dans quelques visites et je me souviens, en particulier, du travail constructif réalisé avec le directeur de l’École Normale d’Instituteurs d’Aix-en-Provence. Des stages s’avéraient nécessaires pour recruter des responsables d’unités Extension.


Dès l’été 1946, un premier « stage d’information sur le scoutisme d’extension » a été organisé, et l’idée a été par la suite reprise chaque année. Ces stages regroupaient une cinquantaine de participants pendant dix jours, ils étaient ouverts aux E.D.F. et aux non-scouts, en particulier aux élèves des écoles normales et aux instituteurs des  classes de perfectionnement. L’encadrement, autour d’Érable, était composé de membres de l’équipe nationale Extension et des équipes nationales de branches. Des « intervenants » s’ajoutaient à cette équipe de direction, inspectrices générales des classes de perfectionnement, chefs d’établissement concernés. Je faisais partie de l’équipe d’encadrement, j’ai des souvenirs précis de ces journées qui se déroulaient au CREPS de Montry (Seine et Marne). Les premiers stages avaient été organisés à Marly le Roi. Le dernier eut lieu au CREPS d’Aix-en-Provence en 1961. À Montry, d’autres stages coexistaient avec le nôtre mais je crois pouvoir dire que l’accueil qui nous était réservé était particulièrement cordial ; le directeur, Monsieur Bonnot, venait nous saluer le matin. Je le revois sur le grand escalier s’adressant chaleureusement aux stagiaires.


Le programme s’articulait en trois parties :

-   chaque secteur « Extension » était présenté par un médecin ou un professionnel connaissant bien les problèmes des enfants dont il avait la charge,

-   les responsables E.D.F. agissant dans les mêmes secteurs apportaient des réponses sur les moyens employés pour les loisirs des enfants handicapés,

-   les responsables nationaux de branches exposaient ce qui leur paraissait essentiel dans les activités et les méthodes pratiquées par l’ensemble du Mouvement et faisaient vivre aux stagiaires grands jeux et découverte de la nature.

Des questions, des échanges, enrichissaient les réflexions, et les chants, sous la direction de René Baetens (responsable national branche Éclaireurs) ou de Daniel Levif (responsable du secteur « aveugles ») apportaient, à cette atmosphère studieuse, une récréation.


Quelques interventions sont encore très présentes dans ma mémoire :

-   Pierre Morand, médecin, présentait l’ensemble des secteurs de l’Extension. Il riait en se rappelant l’étonnement des malades et des « grands professeurs » de médecine quand, interne à l’hôpital, il portait l’uniforme éclaireur sous sa blouse blanche : il allait, après son service, faire une sortie et les enfants l’attendaient – peu de temps pour passer d’une activité à l’autre ! Il racontait avec humour et élégance son action auprès des jeunes qui, à Garches, soignaient des séquelles de poliomyélite. Il avait même invité Danièle Delorme à venir pousser les chariots des jeunes éclaireurs au cours d’une sortie ;

-   Émile Muse,  instituteur à Berck, hôpital pour enfants tuberculeux osseux et responsable E.D.F. dans ce même hôpital, décrivait avec conviction ce que le scoutisme apportait aux enfants. Sa moustache rousse frémissait d’orgueil quand il énumérait les progrès scolaires de ses élèves… tous éclaireurs !

-   André Haim, psychiatre pour adolescents, était un intervenant convaincu et convaincant. J’évoque un souvenir précis : une question avait été posée par un stagiaire au sujet d’une relation entre deux de ses grands élèves garçons. André a parlé de l’homosexualité avec une clarté scientifique et une « force » exceptionnelle. Il a expliqué la bipolarité féminine et masculine de chacun d’entre nous et le respect  des homosexuels qui en découlait. Nous étions dans les années 50 et le sujet était tabou ! Cette acceptation naturelle de l’homosexualité a été pour tous une ouverture très enrichissante ;

-   Denise Kahn, après avoir fait vivre aux stagiaires un grand jeu Louveteaux, apportait le témoignage de son expérience auprès d’enfants de classes de perfectionnement ;

-   Peut-on parler de l’Extension sans évoquer « Tigre », Daniel Levif. Ce splendide Martiniquais plein d’enthousiasme et de charisme faisait vibrer son auditoire  lorsqu’il nous faisait entrer dans le monde des aveugles.  Et tout le monde chantait avec lui le chant antillais : « Adieu foulards, adieu madras »…

-   Je laisse Catherine et Yvon Bastide évoquer le secteur des sourds et leur action auprès de leurs associations.

-   Dominique François (fils de Pierre, commissaire général jusqu’en 1951) participait à quelques stages où il abordait les relations internationales. Le Jamboree de Moisson, en 1947, auquel avaient participé quelques éclaireurs de l’Extension, avait soulevé bien des questions : comment le scoutisme avait-il pu, dans une période si proche de la fin de la guerre, rassembler dans la paix tant d’ennemis d’hier ? Nous avions organisé un grand jeu sur Robin des Bois, les stagiaires avaient découvert que le héros du jour, portant arc et carquois, était élève de l’École Centrale (où il serait plus tard professeur).


Tous les participants aux stages Extension ne devenaient pas tous responsables E.D.F., c’est bien évident, mais presque tous étaient intéressés par l’adaptation de notre méthode à leurs élèves ou à leurs futurs élèves. Je pense plus particulièrement à l’entreprise de meute, pensée et réalisée par l’ensemble des louveteaux de la meute. De nombreuses questions étaient posées par les stagiaires et nous avons même, au cours d’un stage, essayé d’étudier le projet d’une entreprise pour une classe. Les participants ont joué le jeu. Comme dans un conseil de meute les idées ont fusé. Une idée a été retenue, par vote : les aventures d’Ulysse. Sans avoir la prétention de refaire l’Odyssée, les stagiaires ont proposé des ateliers : un jeu de l’oie conduisait Ulysse des Troyes à Ithaque, un dessin collectif représentant comme une fresque quelques épisodes de l’épopée, des mimes, un théâtre d’ombres… Ce n’était qu’une construction imaginée mais les stagiaires voyaient déjà leurs élèves unis autour d’un projet commun où la participation de chacun, en contribuant à la réussite de l’œuvre de tous, développe le sens du groupe et la confiance en soi.  Nous pensions que c’était un prolongement de nos stages. Ce qui est certain, c’est que les stagiaires repartaient avec une image grandie du Mouvement. Notre souci de contribuer à la formation démocratique des enfants, y compris des enfants handicapés, ne les laissait pas indifférents. C’était également utile dans une période où certains refusaient le principe même du scoutisme pour des raisons idéologiques.


Le stage qui s’est déroulé au CREPS d’Aix-en-Provence en 1961 a permis à la trentaine de participants de regrouper des expériences et de mettre au point les méthodes qui ont servi de base à la création de 16 meutes et 16 troupes Extension dans des classes de perfectionnement. Un « pèlerinage Cézanien », que j’avais organisé, a couronné ce fructueux travail. En admirant la Sainte-Victoire à partir des lieux même que le peintre avait choisis pour installer son chevalet, les stagiaires avaient l’impression de fêter aussi « leur » Sainte-Victoire !


Puis-je me permettre une anecdote ? Madame l’inspectrice générale Sourgen faisait partie des personnalités auxquelles Érable faisait appel pour développer le scoutisme d’extension dans les classes de perfectionnement.  Ces classes avaient été créées pour développer, avec un petit effectif et des maîtres spécialisés (après une formation complémentaire spécifique) les enfants qui avaient besoin d’un enseignement spécial, mieux adapté à leurs problèmes. Elle participait à nos travaux dans les stages Extension, elle intervenait pour présenter les besoins et les attentes des enseignants et des élèves de ce secteur. Un jour, Madame l’inspectrice générale émit le vœu de ne plus être appelée par son titre officiel, Érable saisit l’occasion : on lui attribuera un totem ! Je ne sais plus si elle était avertie ou si c’était une surprise : une petite cérémonie eut lieu, mais il ne fallait pas que ce moment ressemble à une remise de Légion d’Honneur ! C’était le soir. Les membres de l’encadrement du stage, auxquels s’étaient joints des responsables Extension venus spécialement, étaient assis par terre dans un coin tranquille du parc de Montry. Madame l’inspectrice générale était là, assise à côté d’Érable. Nous lui avons attribué un totem, Cèdre. Pour fêter cet événement nous avions improvisé un petit spectacle, sans peaux-rouges ni tomawak, nous nous inspirions d’Iphigénie. Catherine Lautman (sans doute Iphigénie) et deux polytechniciens dont Yvon Bastide (Achille) étaient les acteurs, j’étais le narrateur. Les uniformes et les bicornes de polytechniciens qu’Yvon avait apportés n’étaient peut-être pas les vêtements des combattants de Troie, mais ils faisaient un bel effet ! Il fallait tout l’art de persuasion et la distinction d’Érable pour monter un tel scénario et prouver que le scoutisme peut établir naturellement des relations simples et respectueuses entre ceux qui ont un objectif commun, profondément humain, quelle que soit leur place dans la société.