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2018 : le scoutisme d’extension, l’inclusion, ses promesses, ses limites

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… une expérience, une pratique qui a influencé un parcours professionnel.

 

 

Le texte qui suit est le résumé d’une intervention lors de la « journée de la mémoire du scoutisme laïque » le 24  novembre 2018


Le scoutisme d’extension, l’inclusion, ses promesses, ses limites :

une expérience, une pratique qui a influencé un parcours professionnel.

 

Thierry Piot, universitaire, professeur en sciences de l’éducation


Introduction

 

Intervention un peu en contre-champ par rapport aux interventions précédentes centrées sur le cœur de l’objet de cette journée de la mémoire : le scoutisme d’extension chez les Éclés du XXe au XXIe siècle.

Sur l’invitation d’une personne qui est une référence dans mon parcours – Jean-Yves Talois –, je livre quelques éléments de réflexion appuyés sur mon expérience dans ce domaine du scoutisme d’extension, expérience qui a été fondatrice d’un parcours professionnel dense : d’objecteur de conscience au service vacances « Handicapés » de Caen, puis instituteur en IME et en ZEP, à professeur des universités et directeur d’un important laboratoire de recherche en sciences humaines.


Contexte de l’intervention

 

Dans une période de changements rapides, de défis et d’incertitude dans l’avenir, regarder le passé, conduire un effort de compréhension de ce que nous avons fait et de ce qui nous a fait, a surtout pour fonction, au delà d’une légitime forme d’émotion, de permettre la préparation de l’avenir.

C’est donc une réflexion prospective que je propose. Celle-ci est moins basée sur une sorte d’objectivation historique, documentée à partir de faits, que construite au prisme de ma propre subjectivité.


En premier lieu

 

Être capable d’oser l’altérité, de faire bouger des lignes pour ce qui concerne un public différent, c’est la promesse et le défi que m’a proposé le scoutisme d’extension à l’orée des années 1980, dans des séjours de vacances.

La tête dans le guidon de l’action – animateur puis responsable de séjours de vacances, formateur BAFA – je ne me rendais pas compte, à chaud, combien cette expérience collective fut porteuse des valeurs et des pratiques, rassemblées dans le terme de scoutisme (avec un clin d’œil aux activités au contact de la nature, avec une notion d’aventure à écrire et à vivre) et dans le terme de laïcité (tolérance, droits, vivre ensemble).


Les contextes économiques et sociaux et juridiques évoluent

 

(1) les « Trente glorieuses » sont terminées et apparaissent de nouvelles métamorphoses de la question sociale ; ainsi Robert Castel s’interroge sur la place faite dans les sociétés à celles et ceux qui rencontrent des difficultés pour y trouver une vie digne, quelles que soient leurs vulnérabilités,

(2) loi «Handicap» du 11 février 2005,

(3) Société inclusive (Cf. Charles Gardou).

 

Mais il subsiste un écart récurrent entre « les idées » et les pratiques innovantes qui éclairent (au sens historique des Éclaireuses et Éclaireurs de France) un chemin à construire et un cheminement à entreprendre : pour exemple  le projet d’école publique de Condorcet en 1792 qui ne sera concrétisé par les Lois Ferry que près d’un siècle plus tard.

 

Des chemins ont été défrichés à travers les expériences et les pratiques progressivement formalisées : de nombreuses interventions riches en ont témoigné ce matin. Cependant, si des lignes ont bougé, des problèmes structurels demeurent dans l’accueil des personnes en situation de handicap, même si ces problèmes se transforment. Rester engagés, être demain comme hier aux avant-postes du progrès social – au sens que donne à cette expression l’Éducation Populaire –progrès qui se mesure à l’aune de la place faite aux personnes les plus fragiles, c’est le défi qui reste adressé au scoutisme contemporain dans notre secteur. Avec une tension entre d’un côté l’héritage (le « même ») et de l’autre côté l’adaptation aux réalités actuelles.  C’est d’abord un défi adressé à notre engagement, aux objectifs à préciser et à nos pratiques concrètes sur les temps de loisirs pensés comme des temps de vie.

 

Une focale « stratégique » : l’expression de chacun, un vecteur de reconnaissance

 

Un des éléments fondateurs dans ma trajectoire a été de vivre avec les personnes vulnérables de par leur handicap. Avec un élément central : au delà de leurs difficultés, y compris leurs difficultés à s’exprimer, le scoutisme, dans son essence, accorde un crédit authentique à leur parole, à leurs désirs.

Pour ne pas parler ou choisir à la place des jeunes et adultes en situation de handicap, pour ne pas bâtir sans eux des projets qui les concernent… même si cela est parfois plus facile… mais pas humainement ou démocratiquement acceptable.

 

Actuellement, cela se traduit, sur la base de cette expérience fondatrice dans mon parcours, dans l’étude des problèmes de prise en charge et aussi de maltraitance en EHPAD où se trouvent des personnes dépendantes (GIR 1 et 2 notamment).

Ce qui paraît essentiel est d’aménager des espaces dialogiques qui, par eux-mêmes sont des vecteurs de reconnaissance de la subjectivité des personnes vulnérables, trop souvent réifiées : c’est ici que vit l’ADN de l’humanisme contemporain. Notamment au travers des « petites choses peu visibles » (Hesbeen) dans le « prendre soin » des personnes.

 

Ce qu’offre le scoutisme d’extension, c’est, pour me situer dans le prolongement de l’intervention de Jean-Jacques Jousselin, un temps des possibles.

Non seulement pour les personnes en situation de handicap, comme il l’a bien expliqué, mais aussi pour tout citoyen.

C’est la perspective de l’inclusion qui ambitionne que toutes les personnes vulnérables soient prises en compte comme des sujets humains avant d’être regardées au prisme étroit de telle ou telle caractéristique péjorante, de tel ou tel manque ou incapacité. C’est la société qui alors s’efforce de faire un pas vers eux, pour les faire sortir d’une forme de ségrégation, pour aller vers un accès au droit commun et au « vivre ensemble ». Cela avec une société qui n’est pas passive mais active pour viser cet objectif.

 

Johan Tronto, avec la notion de caring (de prendre soin) nous invite à mettre en actes une société inclusive, non pas en surface mais d’un point de vue structurel. Les séjours vacances sont en quelque sorte un espace d’expérimentation active dont chacun peut sortir « bénéficiaire ». C’est bien là, hier, aujourd’hui et comme je l’espère demain, que les EEDF peuvent continuer à « Éclairer » la société de leurs valeurs et de leurs pratiques mêlées en innovant, en bousculant parfois les fausses évidences ou encore les clivages artificiels, les peurs viscérales de l’autre qu’on ne connaît pas.

 

Car, me semble-t-il, les Éclés n’ont pas vocation à être un mouvement de simple gestion des loisirs. Leurs pratiques, notamment dans le scoutisme d’extension, portent un message humaniste qui vise à maintenir et à développer les solidarités, dans une société où celles-ci sont parfois fragilisées.

Le scoutisme d’extension a ainsi induit, au delà même de son action, des trajectoires professionnelles et humaines. Elles ont semé des cailloux blancs, des sortes de cairn qui ont montré des chemins à suivre.

Il reste à mon sens une école de vie, passionnante et exigeante.

 

Mais les choses ne sont pas acquises. Une des limites se situe dans une forme d’ethnocentrisme EEDF.

Les Éclés ont trop souvent, de mon point de vue, passé une partie de leur énergie à sans cesse se regarder, se repenser, se redéfinir. Et peut-être n’ont pas osé faire savoir ce que nous savons faire pour susciter le débat plus largement que dans les cénacles restreints.

 

Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’une forme de double coupure. D’un côté le champ professionnel de l’éducation spécialisée n’est plus associé à l’aventure du scoutisme d’extension, ils sont devenus un partenaire lointain, presque un prescripteur économique dans certains cas. D’autre part, le recrutement et la formation ainsi qu’une forme de fidélisation des animateurs est devenu plus compliqué, notamment au sein de groupes locaux…

Si le scoutisme d’extension a un avenir, il n’est pas nécessairement uniforme ou homogène : les groupes locaux comme les services vacances, chacun à sa manière et en fonction de ses temporalités, peuvent être non seulement des espaces d’accueil inclusif mais également des territoires d’expérimentation active.