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1966 : le centre éducatif et culturel d'Yerres - Perspectives pédagogiques et sociales

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Index de l'article
1966 : le centre éducatif et culturel d'Yerres
Perspectives pédagogiques et sociales
L'architecture
Un témoignage : l'avénement d'une démocratie
Un témoignage : le passage à l'acte
Une expérience empirique...
Un bouillonnement de recherche
Une de ces utopies dont est fait l'avenir
Un complexe éducatif novateur
Toutes les pages

 

 

Dans un « papier » rédigé en février 1968 – donc alors qu’il était encore Commissaire Général des E.E.D.F., Jean Estève expliquait la conception, mais également les conséquences, tant pédagogiques que « sociales », du « projet » du C.E.C. d’Yerres imaginé par Paul Chaslin. Il devait passer à l’acte l’année suivante.

 

 

Il est envisagé de créer à Yerres (Essonne) un établissement public de type nouveau  qui réunirait autour du C.E.S. du secteur :

- d’importantes installations d’éduca-tion physique et sportive,

-  un centre de promotion sociale,

-  une bibliothèque,

-  une maison des Jeunes,

-  une galerie d’exposition,

-  un théâtre,

-  un centre social.

 

La simple juxtaposition d’établissements aussi divers compliquerait le fonctionnement de chacun par de multiples problèmes de voisinages et d’utilisation des parties communes. Il ne saurait donc s’agir que de la création d’une synthèse originale.

 

Nous n’aborderons pas ici les problèmes de structures et de fonctionnement administratif, nous voudrions mettre en évidence le « pourquoi » d’une création de cet ordre, en essayant de dégager d’abord les conséquences pédagogiques que l’on peut en attendre, puis, plus brièvement, dans un domaine où la prévision est plus aléatoire, nous tenterons une évaluation des conséquences sociales.

 

 

Les conséquences pédagogiques :

 

Soulignons d’abord fortement que l’action pédagogique ne saurait être à elle-même sa propre fin : méthodes actives, enseignement audiovisuel, pédagogie institutionnelle, ne sont que des moyens ; ils peuvent permettre aux enfants et aux jeunes qui en bénéficient l’acquisition d’un meilleur équilibre, de connaissances plus précises et plus souples, une scolarité plus heureuse – et l’on peut apprécier assez rapidement ces premiers résultats ; mais ceux qui importent le plus n’apparaîtront que bien plus tard, lorsque l’enfant devenu homme rendra, peut-être au détour d’une phrase, hommage à l’éducation reçue. Aussi voudrions-nous distinguer les premiers résultats pédagogiques de la réalisation prochaine du complexe d’Yerres, ceux que l’on peut prévoir à vue, et les conséquences à plus longue portée, les plus importantes.

 

Les conséquences à vue :

 

La présence, à proximité immédiate du C.E.S. d’Yerres, de moyens généralement dispersés et qui, même, coexistent rarement à portée des élèves, la disponibilité expressivement prévue de possibilités diverses, doivent rapidement entraîner une évolution en profondeur de l’enseignement ; marquons-en ici les traits essentiels :

 

- l’importance de l’éducation physique se concrétisera par la massivité du bâtiment qui lui est réservé, un aménagement des horaire sera nécessaire pour que l’usage des installations fasse du développement corporel un aspect non plus annexe mais essentiel d’un enseignement heureusement diversifié ; les élèves seront d’autant plus tentés d’user des moyens qui leur seront offerts qu’ils y trouveront un certain accès au statut d’adultes : leurs aînés, leurs parents, leurs maîtres, viendront aussi cultiver aux mêmes lieux leur forme physique. Cet aspect si important, et trop négligé, de l’enseignement, prendra une réalité sociale qu’il ne peut atteindre dans un établissement clos, microcosme autonome par là même étroitement soumis aux traditions qui restent invincibles de l’intérieur, même si elles sont reconnues comme nocives et inadaptées au temps présent ;

 

- de même, l’importance des enseignements artistiques se verra enfin reconnue en liaison avec la vérité du théâtre, la présence des expositions dont on parlera dans les familles, la riche diversité des ateliers (dessin, tissage, musique instrumentale, danse, etc…), qui seront ouverts le soir aux adultes après avoir été utilisés dans l’après-midi par les élèves eux-mêmes. Ces enseignements, qui sont à l’heure actuelle presque partout trop négligés, trouveront toute la place qu’ils doivent avoir parce qu’ils seront vivifiés : l’existence d’un secteur culturel animé par des créateurs leur confèrera une dignité que les traditions universitaires et l’esprit potache leur refusent encore.

 

- la lecture, dont on déplore tant qu’elle soit réduite à la défensive et n’occupe plus qu’un part bien mince des loisirs de nos contemporains, se trouvera par la présence, dans l’établissement même, d’une bibliothèque ouverte au public, étroitement liée à la vie scolaire des élèves. L’accès de la bibliothèque devra devenir naturel, et les professeurs auront le souci dans bien des circonstances d’inviter les élèves à rechercher une documentation plutôt que de leur fournir des connaissances,

 

- en ce qui concerne les enseignements scientifiques, les moyens convenables sont encore à prévoir : le secteur de l’action culturelle devra se diversifier  ; le théâtre, les concerts, les expositions, les ateliers artistiques ont une importance qu’il ne faut pas réduire, mais des voies nouvelles sont à explorer dans la direction que jalonnent à la fois le prototype exceptionnel du Palais de la Découverte et certains des ateliers qui devront rapidement être mis en place au nombre des activités de la Maison des Jeunes : club photo, radio amateur, élevage, etc…

 

Mais ces premières conséquences, déjà importantes, prendront encore plus de prix si l’on songe que la réalité sociale du C.E.S. intégré dans un centre éducatif et culturel sera bien différente de celle d’un C.E.S. de type courant : l’établissement scolaire ne constituera plus un monde à part, réservé aux seuls élèves pris dans le style traditionnel qui oppose aux adultes chargés de maintenir le cadre de la discipline les potaches pour lesquels tout manquement aux règles imposées est une victoire.

On peut espérer, après quelques années, un changement dans le style même de la maison, et de voir ainsi s’instaurer une autodiscipline qui ne fasse pas comme dans l’établissement clos et coupé de la société, la preuve de son impossibilité.

 

On voit donc que l’institution de la synthèse originale prévue à Yerres peut permettre d’envisager une transformation en profondeur de la réalité même de la vie scolaire : par un effet de synergie la présence d’établissements divers fera plus qu’offrir des moyens nouveaux, c’est la signification même de l’effort scolaire qui se trouvera transformée pour ces élèves qui rangeront à quatre heures leurs affaires pour que, deux heures plus tard, leurs parents viennent au même lieu se perfectionner ou se cultiver dans des domaines divers, sous les formes variées.

 

Les conséquences à longue portée :

 

Il est bien difficile, alors que l’expérience n’est pas encore commencée, d’essayer d’apprécier ce qu’en seront les conséquences dans dix ou vingt ans pour les anciens élèves. Nous pouvons du moins pressentir des inconvénients contre lesquels il conviendra de nous prémunir dès le début : les améliorations pédagogiques que nous venons de décrire font courir aux élèves un double danger : d’abord, celui de ne rien leur laisser à désirer et donc de les mal préparer à la vie où il faut se vaincre, se battre et triompher pour avoir même la satisfaction  d’un désir modeste et de laisser ainsi, chez l’adulte, la nostalgie d’un paradis perdu ; ensuite, celui d’une trop grande efficacité pédagogique dont l’intention éducative, omniprésente sous les formes les plus diverses, exercerait finalement une pression formatrice peut-être excessive. Ce totalitarisme des bonnes intentions pédagogiques, espèce d’idéal pour beaucoup d’éducateurs, devra ici être considéré comme une limite. Heureusement ceux qui œuvreront, à des titres divers, dans le complexe d’Yerres, ne seront que des hommes et des femmes, leurs faiblesses laisseront un jeu suffisant pour que les élèves puissent courir les risques indispensables à la formation de leur personnalité.

Mais un élément positif doit être retenu : même les élèves les moins doués auront appris, comme une évidence, par leur présence au sein d‘un tel complexe éducatif et culturel, qu’il n’y a pas un temps pour les études, lié à la jeunesse folle, puis un temps, la vie au vrai sens, consacré aux choses sérieuses : ils auront découvert, en la vivant, cette grande réalité de l’éducation permanente que notre civilisation nous impose, alors même que nos esprits se montrent rétifs et que nos habitudes s’y opposent.

 

Il faut souligner fortement ce point, car nous trouvons ici, selon nous, la justification la plus forte de la création d’un établissement de type nouveau : l’établissement scolaire traditionnel lie la formation à un âge de la vie ; il est, par sa conception même, antérieur à l’idée d’éducation permanente. Pour que celle-ci entre vraiment dans nos mœurs, il faut des institutions neuves ; le complexe d’Yerres constituera au moins un pas dans cette direction nouvelle.

 

Les conséquences sociales :

 

Elles sont encore plus difficiles à prévoir que les conséquences pédagogiques, et dépendront, dans une large mesure, des qualités personnelles des animateurs qui seront à l’œuvre à Yerres.

 

Ils devront se constituer un public d’hommes et de femmes, bénéficiaires et participants à la fois, qui seront chez eux dans ce centre éducatif et culturel, riche de multiples possibilités et ouvert à des suggestions diverses.

 

Pour essayer de cerner les conséquences sociales prévisibles sans verser dans le style de la science-fiction, nous voudrions nous en tenir à une comparaison : on peut attendre du complexe d’Yerres une action semblable à celle des instituteurs ruraux du siècle dernier : ils ne s’en tenaient pas à leur enseignement proprement dit, leur action éducative était importante, ils animaient le « bataillon scolaire » (y penser toujours, n’en parler jamais) – et c’est plus tard que notre pays a bénéficié de cette action ; ils dirigeaient des cours d’adultes, démontraient sur des parcelles expérimentales de nouvelles techniques culturales, on venait les consulter dans bien des domaines, ils étaient en fait des animateurs ruraux complets.

 

A l’époque de la croissance urbaine et de la mobilité des techniques et des emplois, des loisirs et de l’éducation permanente, il faut, pour structurer une communauté, d’autres moyens que ceux dont usaient nos grands parents, mais il s’agit encore, à Yerres, de cette tâche que nos machines nous imposent : adapter l’homme à son propre devenir social.