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1966 : le centre éducatif et culturel d'Yerres - Un témoignage : le passage à l'acte

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Index de l'article
1966 : le centre éducatif et culturel d'Yerres
Perspectives pédagogiques et sociales
L'architecture
Un témoignage : l'avénement d'une démocratie
Un témoignage : le passage à l'acte
Une expérience empirique...
Un bouillonnement de recherche
Une de ces utopies dont est fait l'avenir
Un complexe éducatif novateur
Toutes les pages

 

 

"Monsieur Estève"

 

À partir de « l’utopie » décrite dans la note prémonitoire de Jean Estève, il fallait passer à l’acte. Le témoignage précis et complet de Françoise Le Brozec, explique comment s’est réalisé ce passage à l’acte. Et nous l’excusons d’évoquer « Monsieur » Estève dans la mesure où elle explique pourquoi !

 

Dans cette contribution, j’ai choisi d’évoquer le Directeur du C.E.C. d’Yerres, Monsieur Estève, tel que l’a perçu, ne le connaissant pas du tout, le jeune professeur que j’étais en 1971, et tel que je l’ai vu donner en quelques années, à cette entreprise insolite, à la fois éducative et culturelle, un essor qui n’a fait que s’amplifier avec les directions ultérieures, et lui donner un cap qui ensuite a assez peu varié.

 

Découvrir le C.E.C. d’Yerres en 1971, c’était parcourir un bâtiment étrange : l’extérieur aux larges baies vitrées faisait penser à un paquebot, à l’intérieur, de passerelles en couloirs et escaliers on passait sans rupture d’une Maison pour Tous ou d’un gymnase à une bibliothèque municipale dite « Librairie Publique », et du studio de théâtre aux salles d’enseignement ou d’ateliers du Collège G. Budé : cela tenait du sous-marin ou de la galerie marchande. Ces passages étaient indifféremment parcourus par les collégiens, les musiciens du Conservatoire avec leurs instruments, et par les mères de famille avec leurs poussettes allant au Centre Social. On voyait là un brassage de population très sympathique, même si la surveillance du matériel était, d’emblée, un problème sensible. Au centre du bâtiment, à un carrefour de ce dédale, on trouvait le poste de commandement qu’était le bureau de Monsieur Estève, où il était, le plus souvent, accessible.

 

La première entrevue qu’il m’a accordée à cette époque me paraît, avec le recul, assez symptomatique de l’état d’esprit qui régnait alors en ce lieu. Il était bien question de recruter un enseignant, mais l’entretien ne s’est pas déroulé sur les critères attendus. Il s’agissait aussi de faire fonctionner ensemble des personnels divers, capables d’échanger des expériences, de les mener en commun, de faire entrer la vie culturelle au collège et de la développer dans la ville, de créer des liens sociaux forts, d’animer le vie sociale d’une façon globale et fusionnelle. Le parvis d’entrée du C.E.C. s’appelait « Place du 14 juillet ». Au fronton de la Maison pour Tous, on lisait « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

 

En m’interrogeant sur ma courte expérience professionnelle – j’étais nommée depuis deux ans dans une ville minière du Pas de Calais -, Monsieur Estève m’a fait évoquer, moins mes méthodes pédagogiques que, d’abord, mon vécu quotidien au lycée : la grande gentillesse et la confiance des lycéens, leurs origines très variées – italiens, polonais, marocains, quelques vrais « chtimis » - ils s’étonnaient d’être « colonisés » par une équipe de jeunes professeurs nommés là depuis tous les horizons méridionaux ; nos conditions quasi pionnières, un lycée en préfabriqués posés au milieu des champs de betteraves sur la grande plaine du Nord, au pied des terrils, et enfin une ambiance très dynamique et chaleureuse. Quant à l’enseignement proprement dit, je concluais en constatant que je ne tenais pas à continuer d’enseigner de façon classique, dans la pure tradition de la simple transmission des connaissances. Ancienne lycéenne du lycée de Montgeron, je n’avais pas appris de cette façon-là, je tenais à reconnaître aux élèves un statut moins impersonnel.

 

Tout en se montrant curieux de cette période de ma scolarité, davantage que de mes diplômes ultérieurs, Monsieur Estève m’a fait exprimer la nostalgie de l’enseignement que j’avais eu la chance de recevoir dans ce lycée, du temps où il était un des rares « lycées-pilotes ». J’étais, en effet, de ces générations qui ont pu bénéficier là d’une enseignement ouvert sur le monde extérieur, la vie économique, les arts tout autant pratiqués qu’enseignés, la céramique, la reliure, le théâtre, l’impression des textes, l’astronomie…, la découverte des milieux naturels et humains sur des après-midi entières, avec visites d’usines, d’entreprises…, le sport de plein air sur plusieurs périodes de la semaine, l’autodiscipline réglementée par le « carnet de liberté » … Bref, autant de pratiques, de méthodes que, je le découvrirais en y participant, l’expérience pédagogique de Yerres mettait en œuvre en les systématisant, en s’ouvrant davantage sur la vie de la cité, en obligeant les enseignants à collaborer de façon très fructueuse avec de nombreux partenaires professionnels, extérieurs au monde de l’éducation.

 

Le questionnement de Monsieur Estève a porté ensuite sur la vie sociale de cette région du Nord où se tenait alors le « procès de Lens » (J.P. Sartre lui-même était venu contribuer). C’est ainsi que j’ai pu évoquer les débuts difficiles d’une Maison des Jeunes nouvellement ouverte, en butte aux critiques et aux rumeurs perfides, parce que, aux yeux de l’opinion publique locale, elle paraissait un peu trop aux mains de ces animateurs bénévoles « étrangers » que nous étions, quelques jeunes professeurs du lycée, un peu trop politisés.

 

L’ensemble de ces informations dut convenir puisque, à la rentrée de septembre 1971, je me suis retrouvée nommée au collège G. Budé avec la perspective de pouvoir travailler « autrement », par exemple dans d’autres établissements du C.E.C., le M.P.T. ou la Librairie.

 

J’ai découvert alors l’envers du décor de ce que j’avais vécu à Montgeron, comment s’élabore une expérience pédagogique et culturelle de grande envergure, et, en voyant comment Monsieur Estève s’y prenait pour la piloter, j’ai souvent pensé à ce que Monsieur Weiber, le premier proviseur de Montgeron, avait été pour son lycée, un fédérateur, un rassembleur, dont les lycéens sentaient sur eux l’attention bienveillante et encourageante, particulièrement les petits 6ème qu’il accueillait personnellement.

 

Menant à Yerres un processus d’élaboration d’une expérience qui se voulait la plus « démocratique » possible, Monsieur Estève s’est montré un meneur d’hommes d’une efficacité redoutable : nous l’avons vu organiser, diriger des « Assemblées Générales » de professeurs et d’animateurs très complexes et très houleuses, sans jamais perdre de son flegme habituel, calme et serein, un brin moqueur parfois, toujours d’une extrême courtoisie qui brisait les invectives et les explosions passionnelles, ramenant le débat sur les décisions pratiques. Tout en peinant parfois dans des échanges qui paraissaient bien longs, bien tortueux, bien conflictuels, nous sentions tous qu’ils étaient nécessaires pour que se dégage le consensus minimum qui donnait toute sa cohérence à l’expérience commune. Dans le contexte de contestation hiérarchique de l’époque, nous trouvions normal que les décisions ne soient pas imposées et que Monsieur Estève ne fasse pas l’économie de ces phases d’élaboration collective. Il était même exigeant vis-à-vis de chacun pour faire exprimer les motivations profondes, pour amener chacun à concrétiser ses idées, à faire des propositions applicables.

 

Dans cette phase d’élaboration comme au moment de l’exécution des tâches, ce qui m’inspirait beaucoup d’admiration pour lui dans l’exercice de cette fonction de « proviseur culturel » qu’il a tenue à Yerres, c’est l’extrême attention portée par lui aux activités et aux hommes, c’est la volonté de faire reconnaître, à égalité, l’intervention du machiniste ou du boxeur professionnel autant que celle du professeur de latin. Avec un grand naturel, il savait faire régner un climat d’égalité qui donnait à chacun le droit à la parole, avec la certitude d’être bien écouté par tous.

 

Tout étant, à cette époque, objet de discussion, la polémique était fréquente entre lui et nous – nous, les personnels, enseignants, animateurs, gens de l’audiovisuel et du théâtre … dont il devait coordonner l’action. Nous réclamions la transparence des décisions, la mise à plat des problèmes  et des orientations  du C.E.C. et nous ne voulions pas nous engager dans une action sans l’avoir décidée ou approuvée. Aussi avions-nous souhaité participer, par le biais de quelques représentants élus, au « Comité de direction » hebdomadaire que présidait Monsieur Estève et qui réunissait les directeurs de tous les établissements du C.E.C. C’est ainsi que j’ai participé à des nombreux « comités de direction élargis » en tant que représentante des enseignants. Ils ont fonctionné jusqu’au départ de Monsieur Estève. Dans ces réunions, il réussissait, avec un grand art, à la fois à satisfaire nos exigences d’explication - tout était déballé, expliqué, annoncé – et à contourner les oppositions, les réactions mesquines. Toujours il nous entraînait vers « le mieux », le plus haut, le plus exigeant. C’était même agaçant de devoir se rendre à ses arguments raisonnables, incontournables, présentés parfois avec une évidente « malice » qui le faisait rire lui-même, d’un certain rire contenu qui faisait briller ses yeux derrière les lunettes. Sa force de conviction triomphait le plus souvent.

 

Le personnel qu’il sollicitait le plus était certainement le groupe des enseignants. C’est parmi eux qu’il savait trouver des compétences diverses et non exploitées traditionnellement dans le monde scolaire. Il a pu ainsi susciter de nombreuses réalisations qui s’installaient au collège aussi bien que dans les autres établissements : création d’ateliers artistiques comme la danse, élaboration d’expositions en direction des divers publics de la Maison pour Tous ou de la Librairie, élaboration d’un enseignement innovant comme le langage de l’image. Mais, tout autant que les pratiques pédagogiques nouvelles, il faisait aussi foisonner les expériences culturelles, laissant à chaque directeur, des « 3A », de la Musique … le soin de mener la même entreprise.

 

Ainsi Yerres, à l’époque de Monsieur Estève, a pu connaître une explosion culturelle, inhabituelle dans une banlieue de ce type, qui, sur cette lancée, n’a fait que se développer jusqu’à l’époque de la décentralisation, laissant aux Yerrois et aux habitants de la vallée un souvenir impérissable et nostalgique : désormais, il faut aller à Paris ou au Centre Culturel de Sénart pour assister à un spectacle. La vie artistique à Yerres survit un peu à l’école de Musique, à la Bibliothèque, dans un cadre communal, mais ne mobilise plus les mêmes foules ni la même fusion des publics.

 

Mais dans le souvenir des Yerrois, l’époque de l’expérience pédagogique du collège, l’époque du décollage du C.E.C., reste associée à la personnalité de Monsieur Estève.

 

Les gens se souviennent des grands concerts de l’Orchestre National de l’Ile de France, où les enfants des écoles étaient conviés, assis par terre jusqu’à toucher l’estrade du chef d’orchestre. On a entendu là les débuts de l’Orchestre de la Grande Écurie et de la Chambre du Roi de J.P. Malgloire. Le Grand Magic Circus se faisait connaître … Dans ces occasions Monsieur Estève, par sa présence, incarnait l’unicité du C.E.C.

 

Il n’était pas rare, en effet, de voir, chaque soir de grande représentation, Monsieur Estève posté à l’entrée du C.E.C., surveillant l’entrée des spectateurs, l’œil à tout, le couteau scout dans la poche, prêt à donner la main au moindre bricolage en cas de besoin, prêt à calmer l’agitation du côté de la Maison pour Tous si l’ambiance chauffait un peu trop, prêt à convaincre les « loubards » de l’époque d’aller un peu plus loin pour que les spectacles commencent dans le calme. Jamais il n’intervenait à la place des directeurs artistiques qui introduisaient les séances et surveillaient leur déroulement, mais apercevoir sa silhouette dans l’entrée du gymnase ou dans les travées du studio 209 avait quelque chose d’à la fois normal et rassurant.

 

Pour lui, il y avait, ensuite, l’après-spectacle : le lendemain, il n’était pas rare non plus de l’entendre évoquer les traces laissées par les artistes dans son bureau qui leur servait de loge : dans la construction du C.E.C., il manquait une pièce essentielle, le théâtre, pour lequel Chemetov avait créé un plan. Il fallait s’adapter à cette situation et je crois que Monsieur Estève aimait assez travailler dans les conditions spartiates que ce partage avec le monde du spectacle lui imposait. Un coup de ménage le lundi matin, et on aurait eu du mal à penser que tel ou tel chanteur – Barbara, Reggiani, …-, tels musiciens ou compagnie théâtrale avait campé là pour quelques heures. C’était la vie d’un proviseur peu ordinaire, et pour toute l’équipe qui gravitait autour de lui c’était aussi la plongée dans l’univers des coulisses.

 

Chaque spectacle était, en effet, l’occasion, pour les collégiens, leurs enseignants, les animateurs, de fréquenter les gens de scène avant le spectacle, de partager avec eux un repas au restaurant scolaire, d’assister aux ultimes répétitions ou mises en place, de voir et toucher les costumes. Dans la cour du collège, à l’arrière du gymnase, de gros camions débarquaient d’énormes décors et tous les gros instruments d’orchestre. Le démontage d’énormes cintres procurait à certains jeunes des petits boulots presque réguliers. Toute cette imprégnation du monde du spectacle dans un univers banlieusard finissait par paraître extrêmement normal et était associé implicitement au patronage efficace de Monsieur Estève.

 

Personne en effet, à Yerres, à cette époque, ne l’appelait Jean Estève – à quelques exceptions près et pas en public. J’ai tenu, dans cette contribution, à respecter l’usage de l’époque. Depuis, j’ai découvert qui il était, son passé de Résistant et de déporté, son rôle à la direction des Éclaireuses et Éclaireurs de France, et j’ai appris à le connaître dans des rencontres associatives et au milieu de sa famille. Mais je constate que cela n’a pas trop estompé l’impression forte qu’il exerçait alors, sur moi et sur mes collègues, qui avons eu la chance d’être ses collaborateurs pour une entreprise marquante dans nos carrières et dans nos vies.

 

Un modèle éducatif qui a inspiré nos vies

 

Cet « idéal de l’Éducation » ne concernait pas que les enseignants ; Jacqueline Granier, C.A.S.U. à la retraite, qui a été nommée « attachée d’intendance » au C.E.C. en 1968, en témoigne également.

 

 

En 1968, année de tous nos espoirs … Vous représentiez alors, Monsieur le Proviseur, notre « force tranquille » dans ce bouillonnement de culture, cette explosion d’activités à coordonner.

 

En effet, vous avez osé déléguer et faire confiance à chacun . Selon ses capacités et ses aspirations – innovation dans le carcan administratif.

 

Tout ce foisonnement de créations au service des jeunes, et de la population environnante, a fait de vous, et de tous ceux qui ont participé à cette grande et généreuse initiative un modèle éducatif qui a inspiré nos vies.