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1911 - 1913 : les échanges entre Nicolas Benoît et André Chéradame

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1911 - 1913 : les échanges entre Nicolas Benoît et André Chéradame
Premiers contacts
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Devant l’urgence…
La rupture
La confrontation
La mise en place
La concrétisation
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… les vrais débuts de l’organisation du scoutisme en France, avec quelques difficultés relationnelles… C’est en juillet qu’ont été proposés, toujours par Nicolas Benoît, les éléments principaux des (futurs) Éclaireurs de France : le nom sera « éclaireurs », la devise sera « Tout droit », l’insigne sera « un arc tendu ».

 

 

Notre ami Guy Wilmes a découvert, aux archives départementales du Calvados à Caen, un « fond Chéradame » composé d’un ensemble de lettres échangées avec Nicolas Benoît de 1911 à 1913. Ces documents, et, plus particulièrement, les lettres de Nicolas Benoît, permettent de mieux comprendre la période – en réalité très courte – au cours de laquelle a été conçue la future « société de boy scouts » à partir du rapport rédigé par Nicolas Benoît à l’issue de son séjour en Grande-Bretagne et de sa rencontre avec Baden-Powell. Cet ensemble semble se situer dans la période où Nicolas Benoît rédige son rapport au Ministère, Chéradame ayant porté quelques annotations sur le projet (présenté par ailleurs)


Ces lettres permettent de constater que, dès le départ, Nicolas Benoît a une idée très claire de ce qu’il souhaite mettre en place, idée qu’il souhaite faire partager à André Chéradame qui sera, par la suite, le premier président des Éclaireurs de France, après la rupture avec Pierre de Coubertin et la Ligue d’Éducation Nationale.

 

C’est en août, septembre et octobre 2011, après avoir défini dans sa totalité ce que devra être le nouveau Mouvement, que Nicolas Benoît constate que Pierre de Coubertin l’a évoqué en termes « inacceptables » et réclame… une « rétractation » dans une « lettre d’excuses »… « En cas de refus, le combat » – avec des témoins : « Dès que j’aurai votre réponse, je me mettrai en quête d’un deuxième témoin… »

 

Commencés en mars 2011, ces échanges se prolongent jusqu’à la fin de la même année qui verra la création des « Éclaireurs de France » et continuent les années suivantes.

 

Pour une meilleure lisibilité, nous avons souhaité articuler cette présentation de la manière suivante :

- 1911 : mars à mai : premier contacts

- 1911 : mai à juillet : les partenaires, y compris Pierre de Coubertin

- 1911 : juillet et août : le projet et les difficultés

- 1911 : septembre et octobre :  la rupture et l’indépendance

- 1911 : novembre : la confrontation

- 1912 : la mise en place et la concurrence

- 1913 : la concrétisation

Mais cette articulation est essentiellement un moyen d’alléger quelque peu la présentation de l’ensemble, elle n’apparaît pas formellement dans les documents.

 


 

 

 

 


 

 

 

 


 


Cette nouvelle lettre, de la mi-juillet 1911, consacre peut-être la rupture avec Pierre de Coubertin puisqu’elle évoque une réunion, tenue en l’absence de ce dernier, pour proposer (ou prendre ?) quelques décisions importantes :

- le nom serait « éclaireurs »,

- la devise serait « Tout droit »,

- l’insigne serait « un arc tendu »

« J’aurai une entrevue avec Monsieur de Coubertin et je pense qu’il acceptera »… mais, le 13 août, « je viens d’apprendre que Monsieur de Coubertin… »

Il n’est pas question pour le moment de créer une association différente de celle qui est initialement envisagée, mais ces éléments seront ceux de l’association des Éclaireurs de France, créée, sous l’initiative de Nicolas Benoît, en concurrence avec l’association des Éclaireurs Français de Pierre de Coubertin.

D’autres dispositions concernent les âges, l’uniforme, les instructeurs, les comités locaux, la brochure de présentation (qu’il a préparée).


 




Les échanges qui suivent nous ont paru suffisamment importants pour être reproduits dans leur quasi totalité, en particulier la lettre d’André Chéradame en réponse au dernier message de Nicolas Benoît. Cette lettre, particulièrement difficile à lire, a dû être agrandie pour pouvoir être exploitée.


Ces deux messages mettent en effet en évidence les deux éléments majeurs qui vont conduire à la rupture entre l’équipe constituée autour de ces deux auteurs et Pierre de Coubertin :

- d’une part, l’existence, déjà évoquée de lettres jugées injurieuses pour Nicolas Benoît, envoyées à plusieurs membres du groupe mais pas à celui-ci,

- d’autre part, l’existence de divergences de vues importantes sur la conception même du scoutisme à adapter en France à partir de sa définition initiale. André Chéradame insiste sur le refus « de toute idée de serment », annoncé par Pierre de Coubertin lors de la création de la Ligue d’Éducation Nationale (et des Éclaireurs Français qui en font partie).

 


« Grâce à mon éloignement de M. de Coubertin, au peu de temps dont je pouvais disposer, à l’absence de mes meilleurs amis, il m’est impossible de dissocier (?) la question Coubertin comme je l’aurais voulu. La réponse qui s’est fait attendre jusqu’au dernier moment ne m’a donné qu’une demi satisfaction.
Mais l’impossibilité de me rendre à Paris, l’incertitude où je suis de pouvoir arriver à obtenir de M. de Coubertin une attitude nette, m’ont déterminé à ne pas pousser plus loin l’incident à condition pourtant que M. de Coubertin renonce à me desservir et à condition surtout que je sente que ma conduite vous apparaît claire et que vous me conserviez ainsi que ces messieurs la confiance que vous m’avez témoignée au début. (…)

Mais si mon attitude vous semblait présenter quelques doutes ou si vous jugiez nécessaire de la faire connaître aux personnes qui se sont intéressées au mouvement je remettrais entre vos mains une défense en vous priant cher monsieur de demander la convocation d’un jury d’honneur devant lequel les faits seraient exposés et les lettres échangées lues. (…) J’espère pourtant qu’il ne sera pas nécessaire d’aller jusque-là et que les Éclaireurs vont être lancés (?) définitivement. (…)

Monsieur, je place entre vos mains, si cela est nécessaire le soin de ma défense ( !), et en tout cas c’est avec confiance que mes vœux vous accompagnent pour l’organisation définitive des  Éclaireurs de France. »


Réponse dactylographiée :


« Je vous retourne d’abord ci-inclus la lettre que vous avez bien voulu me communiquer. J’attendais pour vous écrire et répondre que la nouvelle réunion que M. de Coubertin a voulu faire à la Sorbonne ait eu lieu. M. Bertier et ces autres MM. de vos amis étaient d’avis que nous allions y assister. Quant à moi je m’y suis rendu ayant prévenu nos amis que si un seul mot était dit qui pût impliquer pour vous une idée défavorable je protesterai immédiatement et rétablirai la vérité des faits puisque je considérerais qu’en raison du dévouement dont vous avez fait preuve et de votre éloignement nous avions le devoir moral de ne pas laisser porter atteinte à votre honneur. Cette éventualité ne s’est d’ailleurs pas présentée, M. de Coubertin ayant pris grand soin de ne pas faire la moindre allusion à vous.

La Ligue d’Éducation Nationale qui vient d’être fondée présente selon moi le défaut capital de vouloir réduire (?) en France les scouts sans l’esprit complet du scoutisme. On a notamment écarté énergiquement toute idée de serment et cette raison seule aurait suffi pour que je ne puisse donner mon concours à la nouvelle organisation. Ces MM. étaient d’accord avec moi mais après coup M. Bertier a été introduit dans le Comité de la nouvelle ligue et son nom a paru dans cette qualité, dans les journaux. Nous allons d’ailleurs avoir jeudi prochain une nouvelle réunion chez M. Charpentier et nous allons voir ce que nous allons faire eu égard à ces diverses circonstances. Mais je ne vous cacherai pas qu’à mon avis tous les tiraillements qui ont eu lieu pour la mise en place d‘une œuvre essentiellement nationale ne peuvent que lui être essentiellement défavorables. »

 

 

 

 

 

 

 


 


Après une période qui aboutit à la rupture entre l’équipe animée par Nicolas Benoît et Pierre de Coubertin, l’accent va être mis sur les différences de conception de la nouvelle « société de scoutisme », aussi bien dans les lettres adressées à André Chéradame qu’à celles adressées à Monsieur Charpentier retrouvées dans la même série :

« Pour moi voulez-vous que je vous dise ma conviction absolue : l’œuvre mise sur pied par Coubertin, telle qu’elle est résumée dans l’article du Figaro que vous m’avez envoyé, n’a aucune solidité, aucun avenir sérieux parce qu’elle a renoncé à l’engagement d’honneur des adolescents qui en devrait être la pierre angulaire (?), parce qu’elle n’a pas en elle la flamme de l’enthousiasme et ne fait pas assez appel au côté romantique, aventureux, imaginatif des enfants.  Insigne, serment, uniforme, exercices rappelant les exploits en pays sauvage, voilà les éléments importants (ils paraissent futiles aux universitaires) capables d’attirer les enfants car ce sont eux avant tout – ne l’oublions pas – qu’il faut captiver. »

 


 

 

L’année 1912 va être celle de la mise en place de la nouvelle « Société des Éclaireurs de France », créée fin 2011 deux mois après les Éclaireurs Français proposés par la Ligue d’Éducation Nationale de Pierre de Coubertin (qui ne deviendront association à part entière que quelques mois plus tard).


La correspondance échangée avec André Chéradame traduit cette mise en place, avec quelques étapes :

 

- en janvier, Nicolas Benoît indique qu’il est en train de « rédiger quelques réflexions au sujet des divers articles du Code des Éclaireurs qui, tel qu’il a été complété par vos soins, me paraît désormais très heureusement constitué. (...) Je prépare également une partie du manuel (nœuds, matelotage, etc.) qui sera beaucoup plus complet, j’espère, que celle du manuel anglais ». Ces informations sont à rapprocher de la date d’édition du « Manuel de l’Éclaireur » début 1912,

 

- en mars, une lettre dactylographiée d’André Chéradame marque un début d’irritation devant le constat de certains doubles emplois, surtout dans le recrutement de militaires : « à ce sujet, permettez-moi de vous faire remarquer que, dans l’intérêt de nos démarches, il est désirable que nous nous partagions la besogne. » Mais il est relativement optimiste : « Il est clair que l’état d’esprit est très bon en ce moment en France pour tenter quelque chose dans la voie des Boy Scouts. »,


- en avril, Nicolas Benoît insiste sur la nécessité d’une publicité : « Il faut – et sans retard – dissiper les malentendus et créer un courant d’enthousiasme en notre faveur (…) Faites photographier vos Éclaireurs, faites-les cinématographier au besoin, dans leurs exercices variés et d’autres voudront les imiter. Proclamez ce qui fut fait à Lyon. » Et, dans le même temps, se défendre également contre la concurrence de Coubertin : « Faire connaître notre séparation absolue d’avec la Ligue, séparation nécessitée par une divergence absolue d’esprit. Je considère comme un bonheur que les circonstances m’aient obligé de rompre brutalement avec Coubertin car réellement aucune œuvre viable n’était possible avec lui. » Une préoccupation ? « Les journaux religieux continuent la campagne contre l’œuvre de la L. d’E.N. Est-ce bien important ? En toute sincérité, non. Vous savez comme moi avec quelle perfidie a agi  M. de Coubertin. »,


- en juin, il revient sur cette concurrence et l’imitation que représentent, à son avis, les Éclaireurs Français : « L’expérience prouve combien vous aviez raison de vous attacher à ces appellations d’Éclaireurs et de boy scouts qui se sont imposées. Une seule chose me peine, c’est de voir les polémiques que cette création, si nettement bienfaisante dans son esprit, a causé parmi les journaux catholiques. En mettant en pratique la forte tolérance que nous prônons, nous finirons par emporter la victoire et nous imposer définitivement. Ce que je trouve le plus fâcheux, c’est l’espèce de confusion qui règne dans l’esprit de beaucoup de gens entre la L. d’E.N. et notre œuvre. Confusion d’autant plus facile à faire que l’imitation des appellations et costumes est complète. »

 


 




 


En 1913, Nicolas Benoît intervient surtout auprès d’André Chéradame, devenu président des E.D.F.,  pour des questions d’organisation, en particulier pour le détachement du Colonel Royet (l’auteur du premier manuel de l’éclaireur) et divers autres contacts, justifiés par la qualité de l’action entreprise :  « Aucune autre association en France n’a un plan d’action aussi pratique et aussi large. Aucune autre ne peut prétendre obtenir pour le relèvement de la France des résultats aussi durables et aussi vastes que ceux que nous obtiendrons si nous avons la sagesse de nous organiser solidement. »